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Résumé
La revendication d’une approche méditerranéenne du marketing
est étayée ici à partir de la mise en évidence de trois traits
différentiateurs d’une « pensée méridienne » comme analysée
par Cassano : le relativisme bien tempéré qui amène à accepter
un pluralisme cohérent des courants et des approches en marketing ;
la revalorisation de la Méditerranée qui conduit – sans ethnocentrisme
– à identifier les recherches locales pertinentes à l’image du
courant dit du societing ; le sens de la mesure qui permet
de tracer les grandes lignes d’un marketing modéré à même d’éviter
la démesure des propositions marketing actuelles. L’ensemble est
mis en parallèle avec les apports de la pensée postmoderne au
marketing, pour en souligner les spécificités.
Introduction
Depuis que le
marketing a fait sa crise des 40 ans ou, de nombreuses panacées
(Brown, 1993 et 1995) ou innovations marketing sont venues sanctionner
cet état de fait : l’éclatement du marketing en une myriade
courants et sous-courants (Badot et Cova, 1992 et 2003) est un
phénomène acquis aujourd’hui malgré les tentatives de restauration
d’une pensée dominante fondée sur le paradigme relationnel et
son avatar technologique, le CRM (Peppers et Rogers, 1998). Au-delà
du marketing relationnel, les innovations marketing ont ainsi
pris, à partir de la deuxième moitié des années 1990, un virage
tendant à réenchanter la consommation en lui fournissant des repères
émotionnels à même de satisfaire sa quête existentielle au-delà
du seul relationnel client (Hetzel, 2002). Reprenant l’héritage
du marketing situationnel (Dubois, 1996) lancé au tout début des
années 1980, le marketing expérientiel ou marketing de l’expérience
(Pine et Gilmore, 1999 ; Schmitt, 1999) représente une innovation
au moins aussi importante aujourd’hui pour certaines entreprises,
comme celles de la distribution, que le CRM et autres approches
relationnelles. La gestion de l'expérience du consommateur devient
le moyen marketing pour promouvoir une marque en considérant que
le consommateur est essentiellement un être émotionnel (et non
un être rationnel). Cet intérêt pour tout ce qui touche au vécu
quotidien du consommateur a sans doute été un des changements
les plus importants survenus en marketing (Vézina, 1999). Dans
la foulée sont apparues de nombreuses autres innovations ou panacées
marketing s’appuyant sur la stimulation des cinq sens du consommateur
comme le marketing sensoriel ou polysensoriel (Rieunier, 2002),
ou sur sa recherche de lien social et d’émotion partagée comme
le marketing tribal (Badot et Cova, 1995) ou marketing de communauté
(McAlexander et al., 2002). Relevant du même centrage sur le vécu
du consommateur, on peut aussi citer le retromarketing (Brown,
2001a), le marketing éthique (Laville, 2002), le chronomarketing,
le marketing viral, l’ethnomarketing, etc…. Mais d’autres courants
se centrant sur l’environnement du marché ou sur un fragment de
marché, ont donné d’autres panacées comme le marketing de réseaux
(Gummesson, 2002) ou le marketing spatial (Cliquet, 2002). La
liste des panacées marketing s’allonge ainsi de jour en jour ;
chaque panacée dépendant de l’angle d’attaque choisi pour décrire
et analyser le marché.
Dans cet ensemble de plus en plus
éclaté qu’est la théorie marketing aujourd’hui, apparaissent des
innovations s’appuyant sur une façon locale de voir le marché
et les consommateurs, c’est-à-dire sur des démarches marketing
à saveur scandinave ou sud-américaine ou encore japonaise. Stephen
Brown (www.sfxbrown.com) a même récemment avancé l’idée d’un marketing
celtique en opposition à un marketing anglo-saxon. On peut ainsi
repérer une tendance vaguement organisée à revendiquer la pertinence
d’une pensée méditerranéenne, en fait, une pensée du Sud, appliquée
au marketing. Au-delà du régionalisme et de l’effet de terroir
d’une telle tendance, nous voulons nous interroger dans cette
recherche sur la possibilité d’une innovation réellement différenciatrice
apportée au marketing par une pensée de type méditerranéen et
sur ses contributions possibles à la théorie et la pratique du
marketing. Rappelons, en effet, que la différenciation apportée
par cette revendication méditerranéenne au marketing demande encore
à être prouvée (Badot, 2003). Pour cela, nous allons d’abord identifier
l’existence (ou non) et les caractéristiques distinctives d’une
pensée méditerranéenne. Nous allons ensuite appliquer ces traits
distinctifs à la discipline du marketing. Nous allons enfin mettre
en perspective ces traits distinctifs avec ceux apportés par la
pensée postmoderne quand elle s’applique au marketing pour évaluer
l’apport réel (ou non) d’une pensée méditerranéenne à cette discipline.
Une pensée
méditerranéenne ?
Dans la myriade de mouvements qui
s'élèvent depuis quelques années pour stigmatiser la pensée dite
dominante, un certain nombre revendique l'idée encore floue de
savoir de type Sud, de savoir méditerranéen... ; savoir apparemment
en opposition avec un savoir dominant qui serait de type Nord,
atlantique... Au-delà des schématisations grotesques et sectaires
sinon racistes qui permettent surtout à leurs auteurs de cacher
leur non-savoir, certains de ces mouvements recèlent des tentatives
intéressantes pour caractériser d'autre façons de savoir, c'est-à-dire
de comprendre le monde qui nous entoure, et proposer un angle
de vue original. Ces façons alternatives de voir et d'interpréter
le monde peuvent permettre de poser les problèmes différemment
et, en conséquence, apporter des solutions inédites dans de nombreux
champs de l'activité humaine de la pédagogie aux sciences de gestion
en passant par toute la gamme des sciences sociales. Notre propos
est ici de tenter d’isoler un possible savoir méditerranéen pour
ensuite dessiner les contributions possibles d’un tel savoir à
l’analyse des marchés et de la consommation et au développement
de réponses marketing appropriées.
Nous ne nous intéressons pas ici
aux mouvements qui se cristallisent sur une particularité géographique
pour dénoncer les abus de la mondialisation galopante et de la
tyrannie du marché. Ce type de mouvement prolifère aujourd’hui
et existe aussi bien autour de la Méditerranée qu'ailleurs dans
le monde. C'est en ce sens que l'allégation suivante de Fabre
(1998a), bien qu'attirante, ne nous semble pas suffisante à caractériser
un courant de pensée vraiment méditerranéen : « l' american
way of life, qui définit un standard de consommation à l'échelle
mondiale, n'est pas notre destin, ce n'est qu'une subordination
consentie, une façon de vivre légitimée par un flot incessant
d'images qui créent une mythologie adaptée à notre temps. Le style
de vie méditerranéen ne se plie pas à ce nouvel ordre mondial.
Il se nourrit d'un autre système de valeurs, d'une autre hiérarchie
de priorités. Si le marché et l'échange ont toujours été au cœur
des sociétés méditerranéennes, l'argent n'a jamais été la première
des valeurs. Le commerce des choses est d'abord un commerce entre
les hommes et l'économie reste subordonnée à l'humain. Le temps
et la parole, également n'ont pas la même valeur qu'ailleurs.
Quant au travail, comme on commence à le découvrir dans les sociétés
occidentales, il n'est qu'une partie de l'activité humaine. Reste
l'oeuvre et l'action, la disponibilité et l'attente, l'esthétique
du quotidien et l'éthique du visible, inscrites dans la chair
du monde et le plaisir des choses » (Fabre, 1998a, p.12).
Ce que nous propose Fabre (1998 a et b) relève ainsi, par l’opposition
qu’il dessine, plus de la résistance à un modèle clairement identifié
et nommé, l’american way of life, que de la spécificité ou de
la particularité d’un modèle alternatif qui serait méditerranéen
– ou autre - et dont les contours apparaissent encore flous.
Le mot est cependant
tentant. Résistance. A la fois mot d’ordre et cri de ralliement
(Aubenas et Benasayag, 2002), il possède ce côté commode de se
suffire à lui-même : il permet de ne pas se prononcer sur
la spécificité locale et autorise ce tour de passe-passe de rassembler
sans avoir besoin de préciser pourquoi précisément. Il est, en
effet, une tentation efficace, puissante pour rassembler qui donne
tout à la fois une identité, un sens : ‘être anti’, anti-américain,
anti-mondialisation.... De nos jours, ‘être anti’ réunit bien
plus sûrement qu’être ‘pro’. Cela galvanise, permet de s’épargner
l’incertitude de se construire soi-même. Mais à une condition :
accepter que se soit l’ennemi désigné qui vous définisse, vous
légitime, ordonne votre projet. Se forme ainsi des pensées locales
qui affirment « nous sommes ceux qui ne sont pas comme ceci »
ou bien « ceux qui s’élèvent contre cela » et notamment
ceux qui s’élèvent contre l'american way of life et la McDysneylandisation
du monde. Mais cette construction de l’identité à partir de l’autre
est souvent erronée et limitée comme l’a montrée Saïd (1978) dans
son ouvrage sur l’Orientalisme, c’est-à-dire l’Orient créé par
l’Occident. Il analyse ainsi le système de représentations dans
lequel les occidentaux (France, Angleterre, Etats-Unis) ont, au
fil des siècles, enfermé l’Orient et s’interroge sur la validité
du découpage de la réalité en blocs distincts et opposés. Selon
lui, l’opposition entre Orient et Occident est erronée. L’Orient
est en fait une création active de l’Occident. « Chaque époque
et chaque société recrée ses propres Autres » (Saïd, 1978)
pour mieux se démarquer et essayer d’y résister. Cette définition
de soi et des autres est le fruit d’un processus historique, social,
intellectuel et politique élaboré qui au bout d’un moment produit
une représentation partagée par l’ensemble des acteurs d’un même
lieu qui résistent à l’Autre.
Pour cerner le savoir méditerranéen,
il nous faut donc dépasser ces approches de résistance pour convoquer
des approches plus prospectives comme celle du Club de Marseille
qui voit dans la situation actuelle des berges de la Méditerranée
matière à apprentissage pour le reste de l'Europe : « la
Méditerranée, quant à elle, périphérie de ce monde européen, paraît
anticiper les crises qui risquent de devenir celles de l'Europe
: conflits ethniques, montée des nationalismes, guerres, rejets
des pauvres par les plus riches, dualisation et montée des révoltes
aux destins incontrôlables » (Club de Marseille, 1994, p.9).
Le Club de Marseille conçoit le monde méditerranéen comme une
ressource de la modernité : « nous avons ici des millénaires
d'expérience. Ainsi, la Méditerranée peut s'affirmer comme un
creuset de savoir-faire, de savoir-vivre, mais aussi d'innovations
et de propositions utiles d'abord pour elle-même - pour définir
sa propre place dans la nouvelle modernité -, mais aussi pour
la réflexion des autres mondes sur eux-mêmes » (Club de Marseille,
1994, p. 207). Cette approche plus universaliste pêche cependant
par son incapacité à définir, en dehors du stock historique et
de la conjoncture actuelle, la spécificité d'une pensée méditerranéenne.
C'est ce que Viard (1997), animateur du Club de Marseille, a peut-être
mieux réussi quand il affirme que « le modèle du libéralisme
est celui d'une société fondée par des colons sur le rêve de la
mobilité absolue comme figure de la liberté absolue et sur la
vieille culture commerciale importée de la Grande-Bretagne. Mais
tandis que cette culture suppose la responsabilité de chacun dans
le parcours de sa vie - en harmonie avec la culture protestante
-, nous restons en France, et plus largement en Europe du Sud,
membres d'une communauté qui est fondamentalement responsable
de notre destin, en harmonie cette fois avec la domination des
valeurs catholiques. La mondialisation, portée par la puissance
de l'Amérique et de son système de valeurs, risque de gommer à
notre désavantage cette distinction culturelle essentielle »
(Viard, 1997, p. 48). Ceci dit, Viard, à la manière d'un Fabre,
replace de nouveau le débat sur l'axe opposant la modernité (Grande
Bretagne-Protestantisme-Liberté-Responsabilité) à la tradition
(Europe du Sud-Catholicisme-Communauté-Destin... mais aussi Russie-Orthodoxie-Communauté-Destin
ou Moyen Orient-Islam-Communauté-Destin, etc...), axe intéressant
mais non discriminant et qui risque de nous faire retomber dans
la position confortable, mais peu pertinente, de résistance !
Maffesoli (1996), dans son « éloge
de la raison sensible », nourrit cette opposition dialectique
avec le mérite d'en préciser les conséquences sur la manière de
comprendre le monde : « il est possible qu'un tel glissement
- de la conquête prométhéenne de la nature ou de la culture à
leurs simples contemplations - indique la saturation ou, tout
du moins, la relativisation des valeurs du Nord, dominées par
le productivisme, l'activisme, la hargne du drame, ayant pour
corollaire la brutalité du concept, par les valeurs du Sud beaucoup
plus tournées vers la jouissance, le plaisir d'être, l'acceptation
tragique de ce qui est, toutes choses qu'expriment bien la douceur
de la métaphore. Tout comme l'on peut parler d'Orients mythiques
ne renvoyant pas à un lieu bien précis, mais en accentuant une
sensibilité bien spécifique, peut-être y aurait-il un savoir de
type Sud n'étant pas lié à une partie précise de l'hémisphère,
mais essayant d'aborder les phénomènes sociaux d'une manière plus
respectueuse aussi. Ou encore s'employant à comprendre les faits
en eux-mêmes, pour eux-mêmes, et non pas pour ce qu'ils devraient
être » (Maffesoli, 1996, p. 197). Pour Maffesoli, de telles
antinomies (savoir Nord - savoir Sud), ne sont pas de simples
débats d'école, mais impliquent deux postures intellectuelles
radicalement opposées : « celle qui pense qu'il est possible
d'imposer le bonheur au nom d'idéaux généreux mais généraux, celle
qui considère qu'à l'image de Dieu dont l'être réside dans la
‘manifestatio sui‘, le bien ou le mieux-être éclôt de lui-même...
Opposition qui a de nombreuses implications sociales et politiques,
car elle fonde soit une conception contraire de la vie commune
: l'ordre est imposé de l'extérieur, on le décrète, ce qui implique
que la protection nécessite soumission, soit, au contraire, on
considère que l'ordre n'a pas besoin d'instance surplombante »
(Maffesoli, 1996, p. 232). Sous la plume de Maffesoli se dessine
ainsi un savoir de type Sud qui cousine plus avec la postmodernité
qu'avec la tradition. Ce savoir de type Sud selon Maffesoli est
tout le contraire d'une pensée de la maîtrise qui hante les représentations
de la pensée Nord et donc de la pensée dominante où « décideurs,
hommes politiques, journalistes, universitaires de tout poil restent
encore animés par le grand fantasme de la maîtrise » (Maffesoli,
1996, p. 229).
La pensée
méridienne : une pensée du cabotage
Il revient donc au sociologue italien
Cassano, dans son ouvrage sur la « pensée méridienne »
(1998) de dépasser la dialectique modernité (Nord)-tradition (Sud)
pour trouver un vrai discours de défense et illustration de la
pensée méditerranéenne. Que signifie le terme « pensée méridienne »
sous sa plume ? La pensée méridienne est la pensée qui veut raisonner
à propos du Sud ; il rejoint ainsi la « pensée du midi »
propre à Albert Camus. Le Sud étant pour Cassano la Méditerranée.
La Méditerranée s’étend sur 4.000 km d’Ouest en Est et sur 2.000km
en largeur. Elle relie trois continents et totalise 400 millions
d’habitants répartis sur une vingtaine d’Etats. La Méditerranée
a joué un rôle immense dans l'histoire de la civilisation occidentale,
rôle qui s'est étendu à l'humanité toute entière. En effet, elle
donna la philosophie, la science, le droit, l’Etat, c’est là que
s’établirent toutes les formes d’Art, où se fit la révélation
du Dieu unique. Pourtant, cette Méditerranée s’est vue dépossédée
peu à peu d’elle-même. Le temps est donc venu pour les états riverains
de reprendre leur sort en main. Mais peut-on façonner une pensée
méditerranéenne ? En effet, les tendances globalisatrices de l'économie
et de la pensée unique à caractère fondamentaliste du Nord ou
du Sud, réduisent la marge d'expression et de cohabitation de
ces sociétés méridionales plus plurielles qu'on ne le croit. Peut-on
suggérer l'édification d'une pensée méditerranéenne qui tienne
compte d'un monde pluriel et responsable ? C’est ce que Cassano
propose dans son livre par lequel il veut permettre au Sud de
se penser, de se regarder avec la force d'un savoir qu'il possède
déjà. Cassano (1998) affirme que le Sud doit trouver en lui-même la
force de se penser pour reconquérir son autonomie et son ancienne
dignité. C’est pourquoi il propose une pensée méridienne qui se
doit de penser le Sud - constitué pour lui de l’ensemble des pays
du bassin méditerranéen - avec plus de rigueur et de fermeté,
sans aucune indulgence à son propre égard. Et surtout la pensée
méridienne amène le Sud à se penser lui-même et à cesser d’être
pensé par des pensées extérieures.
Cassano désire que le Sud se détache
des clichés et des stéréotypes qui lui sont habituellement attribués.
En effet, l’avènement de la modernité a fait apparaître deux images
dominantes du Sud. Le Sud est à la fois perçu comme un « cauchemar
mafieux » (Cassano, 1998, p. 6) par les activités illégales
et criminelles qui y règnent et par sa richesse présente aux mains
des classes dirigeantes corrompues et comme un paradis touristique
(un idéal des vacances, un paradis exotique). La perpétuation
même du retard méridional, malgré des interventions extraordinaires,
semble confirmer cette image négative : au fur et à mesure que
l'on descend le long de la péninsule italienne, par exemple, toutes
les pathologies sont destinées à se multiplier, devenant un boulet
insurmontable ; la Méditerranée est ainsi le contrepoids
négatif de l'Europe. Alors que cette dernière tire vers le haut,
vers le Nord, la Méditerranée tire vers le bas. Au sein de la
rhétorique de la modernité, la Méditerranée n'a pas de salut et
ne peut se libérer d'une symbolique négative. L'unique signification
acceptable est celle, véhiculée par le tourisme, des splendides
panoramas, des collines d'oliviers qui se jettent dans la mer,
des plages de vacances où les troupes disciplinées pendant les
autres mois vont s'octroyer un moment de liberté, de soleil, de
redécouverte de la nature et du corps. On peut accoler à cette
deuxième image toute la rhétorique nostalgique d’une grandeur
perdue : la Méditerranée en effet a inspiré en France les
chantres de la latinité, tels Maurras et Louis Bertrand, ou les
idéologues fascistes en Italie, qui se sont servis de cette idée
pour légitimer le projet colonial.
La pensée méridienne veut combattre
ces deux images du Sud existantes, penser le Sud et fixer d’autres
façons de voir le Sud. Et, en plus de vouloir que le Sud se pense
autrement, la pensée méridienne appelle le Sud à se repenser à
sa juste valeur. Elle veut que le Sud considère comme ressources
toutes ses propres caractéristiques qui, dans l’optique de développement,
sont perçues comme freins, limites ou vices : citons, entre
autre, la lenteur propre au Sud, sa conception du temps,
de l’espace et l’importante attention qu’il accorde aux religions.
A ce propos, Cassano encourage une « pensée lente »
(Cassano, 2001) au travers de laquelle les individus prennent
le temps, s’attardent sur les choses pour mieux les connaître
et laissent parler leurs sens. Enfin, Cassano, à la manière de
Maffesoli, brise toute schématisation géographique : « la
pensée méridienne n'est pas un exclusivisme idiot - combien de
septentrionaux l'ont rencontrée!- elle ne vit pas non plus d'un
rente territoriale commode » (Cassano, 1998, p. 10). Il ne
suffit pas d’être né au Sud pour avoir une pensée méridienne !
Cassano définit la pensée méridienne comme une « pensée
de la côte » par opposition à la fois avec la pensée de la
terre et celle de la mer (l'océan), une pensée qui ne nie ni l'enracinement
terrien ni le déracinement océanique mais qui, au contraire, a
la capacité à protéger et relier les différences. Pour Cassano,
aujourd'hui, « d'un côté, il y a ceux qui s'enracinent toujours
plus profondément dans la maison, qui réagissent au déracinement
par l'exaltation du domestique et du familier, et de l'autre ceux
qui se libèrent de toute patrie, qui font du déracinement un principe
spirituel » (Cassano, 1998, p. 50). La pensée de la côte
se situe ainsi « entre le déracinement économique et le ré-enracinement
intégriste » (Cassano, 1998, p. 55), entre les marchés triomphants
et les communautés agressives (Touraine, 1997), entre le paysan
et le navigateur (sinon le naufragé), au niveau du caboteur. Dans
le même esprit et à partir de ses études d’ethnologie méditerranéenne,
Bromberger (2002) note que la spécificité de l’espace méditerranéen
est bien d’être composé de populations « ni trop proches,
ni trop lointaines ». Dans cet espace, « les rencontres
ne sont pas celles entre ‘grands autres’ (comme le furent celles
des conquistadors et des Indiens), la proximité ne réunit pas
des civilisations complètement étrangères (comme celles des pasteurs
mongols et des agriculteurs chinois) ; elles font coexister
des ennemis complémentaires » (Bromberger, 2002, p. 79).
C’est ce que détaillent bien Horden et Purcell (2000), dans leur
ouvrage historique au titre très malheureux, The Corrupting Sea :
le titre de l’ouvrage a, en effet, donné lieu à des réactions
outrées par cette vision anglo-saxonne de la Méditerranée comme
lieu de corruption au sens mafieux du terme. Les auteurs n’avaient
sans doute pas envisagé le caractère blessant pour les Méditerranéens
d’un titre qu’ils justifient au détour d’une phrase de l’introduction
: cette « mer corruptrice » est un lieu commun des écrivains grecs
et romains qui regrettent que la mer facilite les interactions
entre les différentes régions de la Méditerranée et nuise ainsi
profondément à l’ordre social ; la Méditerranée corrompt parce
qu’elle met en contact les peuples de ses rives. Cette mer est
donc plus « connective » que corruptive.
Cette pensée de la côte est donc
une pensée de l'entre-deux qui s'oppose à la fois à l'immobilisme
(tradition) de la terre et à la mobilité (modernité) de l'océan.
« La percée de l'horizon créé par la mer Méditerranée empêche
à la fois que tout savoir se fige en pensée définitive et que
le pouvoir se fixe dans l'immobilité du patrimoine personnel »
(Cassano, 1998, p. 29), mais en même temps « la Méditerranée
se limite à séparer les terres, elle fixe une distance qui n'est
jamais la démesure de l'océan ; elle représente une forte discontinuité
entre les terres, mais pas leur abandon sans orientation »
(Cassano, 1998, p. 27). Pour être encore plus clair, Cassano place
la pensée de la côte entre l'enracinement terrien d'un Heidegger
et le déracinement océanien d'un Nietzsche. « L'homme méditerranéen
vit toujours entre terre et mer, il limite l'une grâce à l'autre
; dans son retard technologique et dans ses vices, il y a une
mesure que d'autres ont perdue. Le développement sans frein technique
n'est pas lié à l'enchevêtrement de la terre et de mer, mais à
la démesure océanique, à la poursuite du crépuscule du soleil,
à l'absolutisation de l'Occident » (Cassano, 1998, p. 52).
Cassano stigmatise ainsi le délire
économique auquel a conduit la pensée océanique qui ne vaut pas
mieux que l'obscurantisme de la pensée terrienne : « dans
un monde où l'on est contraint de naviguer, l'éternelle mobilité
et liquidité de la concurrence de tous contre tous a remplacé
l'antique fidélité aux dieux. Le déracinement est fêté comme une
vertu, comme la disponibilité de l'homme à la compétitivité universelle.
Quand elle dépasse toute mesure, la concurrence détruit toute
sécurité et toute protection : à l'opposé de l'idiotie paysanne
existe celle du broker, cette science malheureuse qui ne
voit dans la vie que course et Bourse, que le mouvement impersonnel
des capitaux qu'aucun môle ne peut retenir et toujours prêts à
appareiller vers les lieux les plus offrants » (Cassano,
1998, p. 48). Pour Cassano, la démesure a commencé quand la position
océanique l'a emporté et a développé à outrance les idées de mobilité
et de liberté. Le mot déracinement désigne le côté terrible d'un
phénomène qui, observé d'un autre point de vue, constitue le grand
orgueil de l'Europe et de l'Occident : la liberté. Aujourd'hui,
la liberté produit le déracinement qui engendre à son tour la
demande de protection qui s'accompagne de la nostalgie de liens
forts et du désir de communauté et donc d'une autre démesure,
celle du ré-enracinement ethnique (Touraine, 1997). La pensée
méridienne ce n'est surtout pas de prôner ce ré-enracinement fanatique
mais de construire des liens entre ces deux extrêmes que sont
le déracinement libéral et le ré-enracinement fanatique : « d'où
un grand défi que l'homme méditerranéen doit relever : construire
des liaisons et des contacts, construire des ponts, transformer
en pontons cette mer haute et difficile. Ce savoir n'est pas le
produit du développement technologique, mais de l'intersection
de la terre et de la mer » (Cassano, 1998, p. 57).
Relativisme théorique bien
tempéré
Notons tout d’abord que la pensée
méridienne que voudrait se voir développer Cassano n’est pas universaliste
mais bien relativiste, dans le sens où elle accorde beaucoup d’importance
à la diversité parmi les différentes sous-cultures de la Méditerranée
et qu’elle ne veut pas revendiquer une quelconque universalité
par rapport aux autres cultures mais bien un droit et un devoir
du Sud de se penser lui-même. Cette pensée est également pluraliste
car elle prône la pluralité, la diversité parmi les différentes
cultures et le fait qu’il ne faille surtout pas gommer ces différences.
La Méditerranée aujourd’hui n'est pas une identité monolithique,
mais un kaléidoscope qui prépare l'esprit à comprendre la complexité
du monde, aux hybrides, aux croisements, aux identités qui n'aiment
pas la pureté et la propreté, mais qui connaissent depuis longtemps
le mélange. En effet, les différentes sous-cultures méditerranéennes
s’interpénètrent et se complexifient ou, en tout cas, essaient
de le faire comme le préconisent Cassano et d’autres auteurs (Maalouf,
1998). D’ailleurs, Cassano (1999) se revendique comme étant un
relativiste tempéré qui refuse toute tentative de fondamentalisme
universaliste à l’occidentale : « le relativisme bien
tempéré n’est pas aveugle au point de ne pas s’apercevoir dans
certaines cultures de phénomènes qui lui semblent être des abus,
inutiles et cruels. Mais, contrairement, à l’universalisme, il
ne se précipite pas sans réfléchir pour corriger les autres, en
leur imposant son propre mètre ‘universel’… Le relativisme n’est
pas marqué par un scepticisme résigné, mais par son contraire :
l’engagement constant pour éviter la fermeture auto-référentielle
des cultures » (Cassano, 1999, p. 123).
On peut ici faire un premier parallèle
avec ce qui mobilise nombre de chercheurs en marketing aujourd’hui :
une prise en compte de la fragmentation et du pluralisme du marketing
en courants, écoles et même paradigmes multiples tout en ne basculant
pas dans le relativisme absolu. La théorie du marketing a tout
à gagner (Brown, 1993 et 1995) d'une reconnaissance de la myriade
de sous-théories locales qui sont apparues dans des marketing
périphériques "en mouvement" comme le marketing des
services, le marketing de la mode, le marketing high-tech, le
marketing industriel ... (Badot et Cova, 1992) et dans l’ensemble
des panacées du type marketing relationnel, marketing expérientiel,
marketing tribal ou viral… (Badot et Cova, 2003). Comme dans les
sciences dites ‘exactes’, les chercheurs en marketing pourraient
accepter un pluralisme paradigmatique des théories et des méthodes
pour un même phénomène investigué (Dholakia et Arndt, 1985).
Il faut rappeler (Cochoy, 1999) que les principaux concepts de
base du marketing ont été développés dans les années cinquante/soixante,
dans l'espace nord-américain alors relativement homogène et stable
(à part le problème racial), pour des produits de grande consommation.
Ils ne sont donc pas nécessairement aussi valables dans un contexte
différent et pour mettre en marché autre chose que des produits
tangibles destinés au grand public. La pensée méridienne n’adhère
pas aux tenants de la théorie dominante qui défendent l'universalité
des concepts de base ; au contraire, elle considère le pluralisme
paradigmatique comme une dimension cruciale dans les sciences
et notamment les sciences humaines : « si les protagonistes
des sciences exactes s'accordent sur la fécondité d'un pluralisme
cohérent, a fortiori celui-ci doit avoir sa place dans la compréhension
de phénomènes sociaux » (Maffesoli, 1985, p. 178) et
en particulier des phénomènes de consommation. La pensée méridienne
participe ainsi d'un « pluralisme cohérent » au sens
donné par Bachelard dès 1932 pour la chimie.
Depuis le temps que les chercheurs
en marketing s'intéressent à l'étude du comportement du consommateur
par exemple, de nombreuses alternatives paradigmatiques sont en
effet apparues tant au niveau des méthodes d'investigation qu'à
celui de la définition de l'objet d'observation. Il demeure toutefois
que l'ensemble de la communauté scientifique poursuit le même
objectif de compréhension des phénomènes de comportement de consommation
en empruntant pour cela des approches dont la sophistication et
la diversité sont liées à celles du phénomène observé. Le pluralisme
cohérent pour le chercheur en comportement du consommateur consiste
alors, en fonction des buts de sa recherche et de ses compétences
et appétences personnelles, à choisir en pleine connaissance de
cause parmi les alternatives paradigmatiques (et non dans un paradigme)
l'approche qu'il juge la plus appropriée et à ne pas se laisser
enfermer dans un modèle dominant. Cela ne veut pas dire que les
chercheurs soient prisonniers d'un paradigme. Au contraire, on
commence à voir aujourd'hui des chercheurs en marketing qui savent
alterner les choix paradigmatiques et jouer avec les méthodes
de recherche. Ce brouillage des paradigmes et des écoles, supporté
par les stratégies des chercheurs, est un élément favorable au
développement du pluralisme cohérent en marketing. De plus, ce
pluralisme cohérent peut déborder le cadre de la recherche pour
irriguer la pédagogie : non pas l'exposé brillant dans le paradigme,
mais la mise en perspective relativisante des différentes théories
et paradigmes, s'appuyant sur la méthode des cas. Cela permettrait
aux étudiants de comprendre comment chaque théorie forcément sous-déterminée,
c'est-à-dire dont la valeur de prédiction est limitée, apporte
un éclairage et une aide partiels à la compréhension et la résolution
des problèmes de marketing et comment donc il doit toutes les
connaître pour pratiquer des hybrides et des mélanges (et surtout
pas appliquer des démarches ‘pures’). Voilà une des premières
traductions possibles de la pensée méridienne en marketing.
Revalorisation de la Méditerranée
>Notons ensuite que la pensée méridienne
amène à un glissement de sens à propos de la Méditerranée. Ce
glissement de sens permet de voir une dimension nouvelle dans
les représentations de la Méditerranée, le rapprochement de son
champ sémantique de celui, particulier, de l'espace de la créativité,
de la liberté inventive, de l'imagination. La Méditerranée est
vue comme un lieu plus libre, précisément parce qu'elle est plus
éloignée des grandes cathédrales du goût, des pressions et des
modes du marché, parce qu'elle est le lieu d'un riche arsenal
de sens qui ne sont pas à opposer de manière protectionniste aux
grandes vagues du marché culturel, mais à utiliser comme filtre
critique et sélectif par rapport à elles, comme caution d'une
marque et d'un accord originaux. Quand la rhétorique de la modernité
accuse de récurrents et pesants ratés et quand le débat théorique
contemporain se nourrit de postmoderne, de surmoderne ou d’hypermoderne,
la Méditerranée sort du carcan d'une configuration exclusivement
négative et commence à changer de sens : elle ne coïncide
plus avec les horreurs de la pré-modernité qu'il faut fuir, mais
devient différente, un répertoire de sens qui agissent ensemble
de façon créative avec l'époque qui arrive (Club de Marseille,
1994). A ce stade, l'image de la Méditerranée apparaît renversée
: elle n'est plus une phase antérieure à la modernité et au développement,
une périphérie dégradée du progrès, mais une identité déformée
à redécouvrir et à réinventer au contact du présent, non plus
un obstacle, mais une ressource. La Méditerranée rompt le monolinguisme
fondamentaliste de la modernité et élargit le champ de la pensée
et de l'expérimentation : c'est une racine forte, mais intrinsèquement
plurielle, lieu de conflits et de rencontres, de victoires et
de défaites, d'échanges et d'invasions.
Tout en prônant cette revalorisation
de la Méditerranée, Cassano (1999) nous met cependant en garde
sur les risques d’ethnocentrisme et notamment d’ethnocentrisme
du Sud (Latouche, 1999 ; Badot, 2003) qui lui sont afférents :
il ne s’agit donc pas d’encenser tout ce qui est méditerranéen
ou qui relève d’une pensée méditerranéenne du marketing, mais
bien plutôt de repérer dans l’ensemble des courants en marketing,
ceux, méditerranéens, qui contribuent à élargir le champ de pensée
du marketing par leur capacité à rompre le monolinguisme dominant
de la discipline. Dainotto (2003) parle à ce sujet « d’asymétries
méditerranéennes » comme Morace (2002) parle lui « d’asymétries
européennes ». Dans le cadre de cette recherche, il ne s’agit
pas ici de dresser un panorama de tous les auteurs et groupes
d’auteurs méditerranéens qui contribuent, de par l’originalité
de leurs travaux, à élargir le champ du marketing mais plutôt
de détailler un exemple, celui du courant dit du societing
(Badot et al., 1993 ; Cova, 1997a ; Morace, 2002), pour
mettre en lumière ses contributions. Alors que la grande majorité
des chercheurs méditerranéens en marketing s’intègrent sans recherche
de différenciation dans la pensée nord-américaine ou nord-européenne
du marketing, un groupe relativement mouvant de chercheurs et
consultants français et italiens se reconnaissent dans ce qui
a été nommé « l’école latine du societing » (Cova, 1997b).
Leur dénominateur commun est d’être né sur les bords de la Méditerranée
– une petite étendue d’eau chaude comparée aux vastes étendues
océaniques de l’Atlantique et du Pacifique – et d’aimer ça. Leur
pensée commune peut être résumée dans le court manifeste suivant
qui est clairement ancré dans la manière latine de vivre :
- les consommateurs aiment vivre ensemble,
en tribus, même (et plutôt plus spécialement) dans une époque
marquée par l’individualisme ;
- leurs pratiques quotidiennes sont
faites de détournements et de ré-appropriation des objets et symboles
émanant du système marchand plutôt que de simple participation
à ce système.
Ce manifeste s’appuie sur deux piliers
de la littérature sociologique latine :
- l’essai de Michel Maffesoli, Le
temps des tribus (1988) ;
- le travail de Michel de Certeau,
L’invention du quotidien 1. Arts de faire (1980).
Dans son ouvrage, Maffesoli (1988)
montre que la dynamique sociale actuelle, caractéristique de la
postmodernité, est faite d’une multitude d’expériences, de représentations,
d’émotions quotidiennes trop souvent négligées. Alors qu’une telle
dynamique est, la plupart du temps, expliquée par le rétrécissement
sur l’individualisme, Maffesoli au contraire, met l’accent sur
l’ambiance tribale qui se développe de plus en plus.
Pour de Certeau (1980), alors que
la raison technicienne croit savoir comment organiser au mieux
les choses et les gens, assignant à chacun sa place, un rôle,
des produits à consommer, l’homme ordinaire se soustrait en silence
à cette conformation. Il invente son quotidien grâce aux arts
de faire, ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquelles
il détourne les objets et les codes, se réapproprie l’espace et
l’usage à sa façon.
En s’appuyant sur ces deux piliers,
les auteurs du courant latin ont défini le societing comme (Badot
et al., 1993, p. 51) « une perspective sociétalement pertinente
de l’interface entre marketing, design et R&D ». Dans
une démarche de societing, « l’entreprise n’est pas a simple
acteur économique qui s’adapte au marché, mais un acteur social
enchâssé dans le contexte sociétal » (Badot et al., 1993,
p. 51). Il s’agit donc pour l’entreprise (Morace, 2002) tout
à la fois de « mettre en marché » et « de mettre
en société » un produit, un service, une expérience... La
notion de societing prône ainsi une sortie du paradigme individualiste,
déterministe, rationnel et utilitaire qui sous-tend la grande
majorité des représentations du consommateur et du marché traditionnellement
mises en jeu en marketing. Ses représentations du consommateur
et du marché penchent du côté du communautaire, du construit,
de l'émotionnel et du non-utilitaire, sans pour cela nier le reste.
Les tenants du societing cherchent, par là même, à élargir la
vue de l'échange et de la relation commerciale pour améliorer
la compréhension des consommateurs et des marchés et par là même
les possibilités d'action marketing.
Au jour d’aujourd’hui, il n’est pas
évident pour un lecteur non latin (anglo-saxon par exemple) de
se confronter à des écrits émanant de l’école latine du societing,
la majorité des écrits étant publiés en français ou en italien
(voir Cova, 1997b, pour un premier panorama). Quelques contributions
peuvent cependant être mises en avant car elles ont fait l’objet
de publications en langue anglaise et consacrent ainsi la pertinence
de ces approches pour l’ensemble de la théorie et de la pratique
du marketing :
- le développement d’un « marketing
de tendances » élaboré par Morace et toute l’équipe du Future
Concept Lab (2002) incluant notamment la traduction de chaque
tendance en innovation marketing ;
- l’élaboration du concept de « valeur
de lien » (Cova, 1997a) des produits et services et en conséquence
d’un « marketing tribal » (Cova et Cova, 2002) ;
- la mise en évidence d’un « marketing
des désirs » (Bucci, 2002) et non des besoins élaboré sur
la base du système de la mode qui est devenu prépondérant dans
nos sociétés.
Notons enfin, que la pensée méridienne,
plus précisément définie par Cassano (1998) comme une pensée du
cabotage, est caractérisée par la mesure. On peut ainsi rappeler
que pour Albert Camus, c’est en Méditerranée qu’est préservé le
secret de la « Mesure », de cet accord entre l’homme
et la nature. Il faut savoir que, d’une certaine manière, la pensée
est dépendante du monde où elle naît : la pensée du Midi
pour Camus, comme la pensée méridienne pour Cassano, exaltent
ainsi le contexte méditerranéen et ses limites, au sens positif
du terme, c’est-à-dire celui du sens de la mesure. Et c’est ce
sens de la mesure que peut apporter une pensée méridienne au monde
actuel caractérisé par la démesure : démesure océanique qui
a extrémisé les notions de mobilité et de liberté pour les amener
à un point très dangereux pour la vie quotidienne. Pour Cassano
(2001, p. 62), le monde occidental est, en effet, aujourd’hui
« à l’intérieur d’une exaltation obsessive, nous sommes dans
la plus totale démesure. Cette démesure n’est plus considérée
comme un danger, mais, au contraire, est recherchée. Dans la production
comme dans la consommation, ce désir de ‘vivre grand’, d’avoir
‘une vie intense’, est la traduction de cette incapacité à accepter
les limites et du besoin de les dépasser ». S’en suit selon
lui, une peur des pauses et des intervalles, un besoin de remplir
tout le temps libre par des expériences brillantes ou éclatantes
et un culte des émotions fortes. « La vitesse n’est pas seulement
autour de nous, elle est en nous, dans nos désirs et nos habitudes,
dans nos impatiences, dans le maillage toujours plus fin de nos
engagements et de nos emplois du temps. Et on demande la même
chose aux émotions retirées de notre temps libre : être nombreuses,
prêtes à l’emploi, fortes et toujours plus aiguisées » (Cassano,
2001, p. 42).
Dans le même ordre d’idée, Manzini
(2001) pointe la disparition du « temps contemplatif ».
Pour lui, cette disparition est directement liée au style de vie
soutenu par l’économie contemporaine. Alors que le temps contemplatif
a longtemps été considéré comme un privilège recherché, il est
maintenant considéré comme une perte de temps à éviter absolument.
On se retrouve ainsi dans une double tendance de saturation et
d’accélération du temps. Chaque moment est saturé d’activités
car ‘il faut’ faire quelque chose et ceci de plus en plus rapidement
pour avoir l’impression, ou l’illusion, d’en faire plus. Les expériences
proposées par le marché ne font que compenser cette perte : ce
sont des remèdes offerts par le marché pour soigner le mal qu’il
a créé, c’est-à-dire la disparition du temps contemplatif, et
donner ainsi une illusion passagère de bien-être aux individus
qui peuvent payer. Et plus le temps contemplatif disparaît et
plus prolifèrent ces biens de compensation, du type expérience
individuelle et payante, qui détruisent un peu plus le contexte
vital (Manzini, 2001). Et, c’est sur ces phénomènes de démesure
de nos sociétés qu’une pensée méridienne devrait se pencher pour
réintroduire de la mesure dans les démarches marketing des entreprises.
Si l’on reste sur le cas de la vitesse
comme exemple de démesure, il est intéressant de suivre une pensée
du Sud, une pensée lente selon Cassano, qui lui soit appliquée
dans la consommation et le marketing. Ainsi, Fabris (2003) identifie
que depuis des décennies, les consommateurs européens ont assisté
impuissants, mais substantiellement consentants, à une accélération
continue du temps. La succession frénétique des évènements et
la multiplication des opportunités ont fini par contaminer tout
notre quotidien. Et pourtant, face à cela, les recherches mettent
en évidence l’émergence inédite – au niveau collectif et non a
celui restreint d’une niche – de phénomènes qui semblent contredire
ce scénario. Elles alimentent ainsi l’hypothèse de la propagation
progressive d’un nouveau syndrome social que Fabris (2003) appelle
« le ralentissement du temps ». Un nombre croissant
d’individus semble intentionné, dans de nombreux moments de leur
vie, à régler leur propre existence sur des rythmes plus en rapport
avec leur horloge interne que sur ceux des obligations sociales.
Ils prennent ainsi leurs distances avec les fast, veryfast,
ultra fast, et s’exaspèrent de tout ce qui est just in
time. Aujourd’hui, pour la première fois, au niveau collectif
et non à celui restreint des élites, semble se développer la conscience
d’une frustration face à ce mouvement perpétuel. Ce n’est pas
par hasard que toutes les recherches récentes conduites sur l’habillement
montrent l’attente, sinon la demande expresse, d’un ralentissement
des rythmes de la mode. On observe aussi la rapide dégradation
de tous types de fast food même dans les segments les moins
avancés de la population. Le slow food ne représente plus
seulement une belle mention dans un guide type Michelin mais un
style alimentaire qui trouve de plus en plus d’adeptes. En réaction
à ceci, certains industriels proposent au travers d’approches
dites de slow marketing (Fabris, 2003) un type d’offre
permettant au consommateur de retrouver le temps contemplatif.
Le cas du transport aérien est typique
de ce basculement du temps accéléré vers le temps contemplatif
dans la demande latente ou explicite des consommateurs (www.transit-city.com). L'histoire des
transports se résume en fait à une recherche, celle d'aller toujours
plus vite. Et rien ne semblait devoir arrêter cette progression
vers le ‘toujours plus de vitesse’, sinon que… Sinon que la vitesse
n'est plus synonyme de rentabilité, comme le prouvent les questions
sur l'intérêt de construire un successeur au Concorde. Face au
peu d'échos des compagnies aériennes pour son projet de Sonic
Cruiser, Boeing annonçait d'ailleurs en janvier 2003, abandonner
son projet d'avion sub-sonique. Il y a donc une limite au ‘toujours
plus vite’. Dans les années qui viennent, les choses vont peut-être
évoluer et l'avion quittera alors son simple statut de moyen de
transport le plus rapide, pour devenir aussi un véritable espace
de vie, de détente et de travail. Et quand une entreprise comme
Zeppelin relance les dirigeables
[1] , il y a une clientèle pour ce type de transport :
le Concorde est à peine enterré que déjà le Zeppelin revient !
Mais, au-delà de l’introduction de
la mesure dans l’offre, une pensée méridienne s’attachera à réintroduire
de la mesure dans la démarche marketing. C’est-à-dire à penser
un « marketing modéré » qui redimensionne et recontextualise
les possibilités d’action de l’entreprise sur le marché et dans
la société. La grande majorité des analyses faites par les tenants
du marketing dominant reposent, en effet, sur un schéma relativement
simpliste et unidirectionnel : d'un côté, il y a des images, des
marques, des produits et des services venant des entreprises,
de l'autre, il y a des consommateurs qui accueillent ces images,
ces marques, ces produits et ces services. Ces analyses ne prennent
pas du tout en compte ce que fait le consommateur dans et hors
du marché avec ces images et ces produits. Les consommateurs ne
refusent pas les produits, mais ils transforment
[2] - et parfois trahissent - les sens et les usages
qu'on leur impose avec le produit (Aubert-Gamet, 1997). Ils font
preuve d'une grande capacité à détourner chaque symbole, à contourner
les règles d'usage, à inventer des sens et des fonctions non prévues
par les producteurs et le système marchand. Les actions de marketing
peuvent présenter des images et des fonctions, et c'est tout !
Elles ne peuvent pas forcer le consommateur à les accepter et
à les mettre en œuvre dans sa vie quotidienne, et la démesure
de ces actions n’ y changera rien. A contrario, plus les images
et les fonctions présentées par l’entreprise au consommateur seront
ouvertes à d’éventuelles digressions, plus le consommateur aura
de matière à façonner. En conséquence, dans une optique de marketing
modéré, le marketer cherchera à éviter une sur-détermination des
images et des fonctions par l’entreprise et le système marchand :
l’entreprise devra, de plus, faire des efforts pour oublier son
appartenance au système marchand et se rappeler son appartenance
au système social.
Et c’est là que se situe peut-être
la grande leçon de marketing méridien, dans ce côté humble, presque
effacé du marketer qui doit éviter de faire des fautes de goût
‘marchand’. A des années lumières du matraquage publicitaire ou
de la programmation d’expériences spectaculaires, le marketer
méridien devrait mesurer son action et celle de son entreprise
de façon à ce qu’elle ne tombe jamais dans la surenchère marchande.
Salomon l’a bien compris (Cova et Cova, 2001) qui a érigé en charte
le fait d’éviter toute fausse note qui pourrait le faire accuser
d'être une vulgaire world company. Dans ses actions terrain,
Salomon bannit tout ce qui ne concerne pas la passion sportive
(roller, snowboard…). Par exemple, l'enjeu d'un concours local
ne sera pas, pour le gagnant, l’obtention d’un téléphone portable,
mais le droit de faire une démonstration devant les grands champions.
Salomon crée ses propres opérations (plutôt que de se greffer
sur des opérations existantes) qui obéissent à la même logique
: faire avancer la passion et la pratique en mettant en place
de grands rendez-vous pour les passionnés. Il a le souci de ne
pas faire de récupération. Salomon veille aussi à ce que toute
sa communication, y compris les mailings, soit la moins agressive
possible. Il s'agit moins de mettre en avant l'image de Salomon
sur un marché que d'inscrire Salomon comme membre à part entière
des différents mouvements tribaux au même plan qu'un passionné
individuel, avec toute la connotation non marchande qui s’en suit.
Marketing Méridien V.S. Marketing
Postmoderne
En nous appuyant sur le modèle de
la pensée méridienne de Cassano (1998), nous avons pu tracer les
grandes lignes de trois grands apports d’une pensée de type Sud
au marketing. Mais, ces apports sont-ils différenciés ? N’existe-t-il
pas d’autres angles d’attaque du marché et des consommateurs permettant
des apports similaires ? On pense ici bien sur à la tendance
dite du marketing postmoderne, c’est-à-dire de la pensée postmoderne
appliquée au marketing (Brown, 1995 et 1998) et à ses multiples
traductions allant du retromarketing (Brown, 2001a) au marketing
de la rareté (Brown, 2001b) en passant par l’empowerment
marketing (Firat et Shultz, 1997) et toutes les stratégies de
réenchantement de la consommation (Badot et Cova, 2003).
Postmodernisme et relativisme bien tempéré
Rappelons que fragmentation, indétermination et incrédulité
vis à vis de tous les discours universalistes ou totalisants (Lyotard,
1979), sont les bases de la pensée postmoderniste dans les Arts
(architecture, photographie, littérature...) et dans les Sciences
(linguistique, physique, sociologie...). A bien des égards, parfois
de façon sensée, d'autres fois à la limite de l'absurde, les approches
postmodernistes remettent en question les hypothèses centrales
du courant majeur en sciences ainsi que les résultats des recherches
des dernières décennies. L'apparition du postmodernisme ne marque
pas simplement l'émergence d'un nouveau paradigme dans les sciences,
mais, beaucoup plus radicalement, le développement d'une nouvelle
vision du monde résultant de la confluence de différents courants
en une large reconceptualisation de la façon dont l'individu éprouve
et comprend le monde qui l'entoure. Cette confluence explique
les modes divergents, et parfois contradictoires, que peut prendre
le postmodernisme. Il y a en fait, autant de formes du postmodernisme
qu'il y a de postmodernistes. Dans cette diversité de courants,
deux grandes formulations du postmodernisme peuvent cependant
être distinguées (Rosenau, 1991) :
a) dans sa formulation la plus extrême (« postmodernisme
sceptique »), le postmodernisme est totalement relativiste;
il va au coeur de ce qui fonde les sciences sociales et le remet
radicalement en cause ;
b) dans sa formulation la plus modérée (« postmodernisme
affirmatif »), le postmodernisme encourage les re-définitions
et la recherche de questionnements de plus en plus élaborés.
Les « postmodernistes sceptiques », qui offrent une
vue pessimiste et négative, déclarent que les temps postmodernes
sont ceux de la fragmentation, de la désintégration, du malaise,
du flottement sinon de l'absence de préceptes moraux, et du chaos.
Ils considèrent que le caractère totalitaire des temps modernes
ont amené, en réaction, à faire des temps postmodernes, une époque
de radicale et insurmontable incertitude. Bien que les « postmodernistes
affirmatifs » adhèrent à cette critique du modernisme, ils
ont une vue plus optimiste des temps postmodernes. Beaucoup de
postmodernistes affirmatifs penchent pour une pratique intellectuelle
et philosophique qui ne soit pas dogmatique et idéologique ; ils
ne rechignent pas à affirmer une certaine éthique et à faire des
choix normatifs dans un cadre local. C’est ce que l’on retrouve
dans le relativisme bien tempéré que Cassano (1998 et 1999) associe
à une pensée méridienne. Une pensée méridienne appliquée au marketing
serait donc à intégrer dans l’ensemble plus vaste de la pensée
« postmoderne affirmative » appliquée au marketing (Cova
et Badot, 1994).
Postmodernité et revalorisation de la Méditerranée
De façon schématique, on peut dire que pour les tenants d’une
sociologie postmoderne (Maffesoli, 2003), nous serions en train
de vivre un basculement d’époque aussi important que celui vécu
au passage du Moyen Age à la post-médiévalité en germe dans la
Renaissance. Tout le projet moderne qui a occupé et guidé nos
sociétés occidentales depuis la Renaissance serait, en fait, fondé
sur l’idée de libération de l’individu de la gangue des liens
de sang et des superstitions religieuses typiques du Moyen Age
pour en faire un individu capable de choisir librement avec qui
se lier et à quoi croire. Progressivement, le champ de la liberté
des individus s’est ainsi élargi pour devenir aujourd’hui quasiment
illimité : d’abord circonscrit dans l'économique, le politique
et le savoir, il a finalement gagné les mœurs et tout le quotidien.
Ce projet moderne avait un maître mot : le progrès qui portait
son corollaire, la croyance en ce progrès libérateur ! Au
nom du progrès, valeur fondamentalement positive de la modernité,
nos parents, grands-parents, etc., ont accepté des modifications
considérables de leur environnement et de leur vie quotidienne
car ils étaient persuadés que tout cela était la promesse d’un
avenir radieux, celui d’un individu libre et donc heureux. C’est
bien là, dans le déclin de ce maître mot de la modernité, que
se glisse l’hypothèse postmoderne. Pour les tenants de la sociologie
postmoderne, « la flèche du progrès » s’est cassée dans
nos têtes et nous serions de plus en plus nombreux à cesser de
croire à un avenir radieux.
La quête du progrès social continu, au travers du processus de
libération individuelle, a ainsi fait silencieusement naufrage
au cours des années 80 et a disparu de l'imaginaire des occidentaux
qui ont perdu confiance dans le mythe de la croissance. Cette
période de passage de millénaire a vu s’effriter sinon s’effondrer
un ensemble de systèmes et d’utopies qui étaient autant de repères
pour l’individu : le travail, la politique, la famille, la religion...
Au fil des étapes successives de la libération de l'individu
(choix libre du conjoint, libération de la femme, temps libre,
liberté sexuelle, etc...), les contraintes extérieures tombant
une à une, le thème de la liberté, à l’image de celui du progrès,
a perdu de sa flamme et a cessé d'être une idéologie positive
pour se transformer en source d'inquiétude et de déracinement.
Une société postmoderne serait donc en train de se constituer
sur les ruines de la croyance dans la liberté et le progrès, c’est
en ce sens qu’elle est post-moderne. « Le mythe du Progrès
n’est plus le nec plus ultra. Il est nuancé, complété,
corrigé, quant ce n’est pas carrément renié » (Maffesoli,
2000, p. 157). Nous croyons de moins en moins que l’on peut changer
le monde et changer la vie par le progrès et, par contre, nous
sentons qu’il faut, s’il en est encore temps, « sauver le
monde » ou ce qu’il en reste et « sauver la vie »
que le progrès, devenu fou, est en train de tuer. A un imaginaire
moderne fait de déracinement de l’individu, nous opposerions un
imaginaire postmoderne fait de tentatives de ré-enracinement que
traduit par exemple la quête écologique ou les mouvements anti-mondialisation.
Tentatives car il est hors de question de revenir à un monde pré-moderne
(sauf pour quelques mouvements dits sectaires) dans lequel nous
serions incapables de vivre. Si nous acceptons l’hypothèse postmoderne,
l’imaginaire de nos sociétés occidentales et donc les valeurs
qui les structurent seraient en train d’opérer un basculement
du ‘progrès’ au ‘régrès’, ou, tout du moins, un rééquilibrage
des valeurs de progrès par celles de régrès qui placerait
tout individu en tension entre ces deux imaginaires.
Dans ce cadre postmoderne, ce qui existait avant la modernité
et qui perdure, ce qui n’a pas été détruit ni par le délire océanique
ni par les retours sectaires, prend une valeur inestimable pour
aider à penser le monde actuel. C’est bien ainsi que l'image de
la Méditerranée apparaît renversée : elle est à redécouvrir et
à réinventer au contact de la postmodernité, non plus comme un
obstacle, mais comme une ressource. Les chercheurs méditerranéens
sont alors idéalement placés pour vivre, observer et comprendre
« la synergie entre archaïsme et développement technologique »
(Maffesoli, 2000) qui est la marque de la postmodernité. Ils sont
immergés dans une réalité locale, véritable matière à penser,
qui peut les aider à faire avancer la compréhension du consommateur
postmoderne et l’élaboration des moyens marketing à même de répondre
à ce consommateur postmoderne. Et leurs collègues nord-américains
comme nord-européens semblent de plus en plus conscients de ce
fait (Bucci, 1998 et 2002). C’est en ce sens que l’approche présentée
par le courant du societing s’appuie sur la revalorisation de
la Méditerranée et de ses chercheurs, le tout dans un contexte
postmoderne recherchant à juxtaposer progrès et régrès.
Postmodernité et sens de la mesure
Le postmodernisme se pose-t-il la question de la mesure ?
Le marketing postmoderne est-il caractérisé par la mesure ou par
la démesure ? Pour les tenants d’un marketing postmoderne
(Firat et Dholakia, 1998) ce que recherche le consommateur postmoderne,
c’est l’immersion totale dans une expérience originale. Ils insistent
ainsi sur la quête croissante de la part des consommateurs contemporains
d’immersion dans des expériences variées afin d’explorer une multiplicité
de nouveaux sens à donner à leurs vies. Selon eux, le consommateur
serait sur le marché pour produire sa propre identité et chercherait
ainsi à faire des expériences d’immersion dans des cadres thématisés
plutôt qu’à simplement rencontrer des produits finis ; ces
immersions dans des contextes enclavés et sécurisés contrastant
avec le stress vécu dans sa vie quotidienne et pouvant aller jusqu’à
lui faire vivre l’expérience d’un autre soi. L’immersion dans
une expérience de consommation peut ainsi se résumer comme un
plongeon dans un cadre totalement thématisé, enclavé et sécurisé
du type EuroDisney.
Le marketing postmoderne comme mise en scène de l’individu dans
un vaste système symbolique apparaît ainsi indissociable de la
montée de la simulation et du jeu des apparences (Maffesoli, 1990).
« La simulation, c’est ce déroulement irrésistible, cet enchaînement
des choses comme si elles avaient un sens, alors qu’elles ne sont
régies que par le montage artificiel et le non-sens» (Baudrillard,
1992, p. 30). Une des dimensions majeures de la consommation postmoderne
est, en effet, ce que Baudrillard (1992) appelle l'hyper-réalité.
La plupart des exemples contemporains d'hyper-réalité relèvent
de la consommation de simulations dans les loisirs. Sans parler
d'EuroDisney, qui n'est qu'une gigantesque simulation, les Aquaboulevards
et autres Center Parcs sont de beaux exemples de plages et de
parcs simulés que certains consommateurs préfèrent aux plages
et parcs réels. En conséquence, on peut clairement observer aujourd’hui
une tendance chez les consommateurs à préférer l’expérience simulée
et extraordinaire à la réalité ordinaire.
En corollaire, le marketing postmoderne évolue vers un marketing
dit expérientiel (Pine et Gilmore, 1999 ; Hetzel, 2002) qui
propose en fait de faire de la consommation une suite d’immersions
extraordinaires pour le consommateur. « Il s’agit d’engager
les consommateurs dans des processus inoubliables – en leur offrant
une expérience, ou encore mieux, en les transformant au travers
des expériences dans lesquelles on les guide » (Arnould et al.,
2002, p. 423). Et pour réaliser ce type d’expériences extraordinaires,
les marketers ont recyclé et mis en pratique l’idée d’hyper-réalité
: l’expérience sera extraordinaire grâce aux décors de plus en
plus spectaculaires et surprenants et à l’accroissement incessant
de la taille des extravagances et des simulations (Ritzer, 1999)
dans lesquelles le consommateur sera immergé. Elle deviendra ainsi
une hypermarchandise (Lipovetsky, 2003) dans laquelle le consommateur
sera plongé et perdra son libre-arbitre pour se faire submerger
de sensations.
Bien que tous les courants du marketing postmoderne ne puissent
se résumer au marketing expérientiel (Brown, 2001b), il est ici
surprenant de noter la totale césure entre la démesure du marketing
expérientiel et la mesure prônée par une traduction marketing
de la pensée méridienne (Carù et Cova, 2003). Le sens de la mesure
de la pensée méridienne apporte au marketing la notion de marketing
modéré qui peut amener à tempérer de nombreux excès des panacées
marketing proposées actuellement par une pensée océanique sans
tomber dans l’anti-marketing caractéristique d’une pensée terrienne.
Conclusion
Après avoir isolé trois grands traits d’une pensée de type méditerranéen
dénommée par Cassano « pensée méridienne », nous avons
essayé de les intégrer dans une théorie et une pratique du marketing.
Le relativisme bien tempéré de la pensée méridienne amène à accepter
un pluralisme cohérent des courants et des approches en marketing.
La revalorisation de la Méditerranée conduit – sans ethnocentrisme
– à identifier les chercheurs méditerranéens qui contribuent à
élargir le champ de la pensée du marketing à l’image de ceux réunis
dans le courant dit du societing. Le sens de la mesure nous permet
de tracer les grandes lignes d’un marketing modéré qui éviterait
la démesure de nombre de propositions marketing actuelles.
En quoi, ces trois apports sont-ils différenciateurs d’une pensée
méditerranéenne appliquée au marketing ? La question se pose,
en fait, essentiellement par rapport à ce qu’une pensée postmoderne
peut apporter. Le relativisme tempéré de la pensée méridienne
n’est que la traduction locale du postmodernisme affirmatif. La
revalorisation de la Méditerranée amène à faire des rivages de
la Méditerranée un terrain de prédilection pour comprendre la
consommation postmoderne et place ainsi les chercheurs qui y résident
en position idéale. Le sens de la mesure est le trait le plus
différenciateur de la pensée méridienne appliquée au marketing :
elle propose un marketing modéré qui paraît bien loin des extravagances
du marketing expérientiel, dernier avatar de la pensée postmoderne
appliquée au marketing.
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notamment le résumé de ce livre sur ce site
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