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Est-ce lextrait dun article paru dans un numéro
de Veille Magazine spécial USA ? Non, cest la description
faite en 1968 par John Brunner du personnage principal de son
roman, « Tous à Zanzibar », sensé se
dérouler à notre époque.
Les romans d'anticipation à la différence de ceux
de science-fiction « classique » (Dune de Frank Herbert,
Fondation dIsaac Asimov) décrivent notre monde dans
50 ans au plus. Ce ne sont pas des ouvrages de prospective mais
on peut samuser à y chercher des fragments de notre
futur. Après tout les intuitions d'un Jules Verne ou d'un
H.G. Wells, etayées par de solides connaissances sur les
sciences de leur époque, ont souvent été
plus pertinentes que nombre de prévisions de savants contemporains.
En 1894, le célèbre chimiste Marcellin Berthelot
imaginait par exemple (ou peut-être était-ce un vu
pieux ?) qu'en l'an 2000 il n'y aurait "plus dans le monde
ni agriculture, ni pâtres, ni laboureurs : le problème
de l'existence par la culture [aurait] été supprimé
par la chimie!" et la navigation aérienne permettrait
qu'il n'y ait plus "ni douanes, ni protectionnisme, ni guerre,
ni frontières arrosées de sang humain!"[4].
A leur tour, les héritiers de Verne, Wells ou du dessinateur
Robida ont essayé dimaginer un avenir où la
technologie et linformatique prendraient une place grandissante,
où les échanges commerciaux se feraient à
léchelle globale, où les transnationales se
substitueraient aux Etats-Nation et où l«entertainment
» serait devenu un besoin vital,
Intégrés à cet univers leurs héros
nous renvoient bien souvent à un monde qui nous est proche
et dans lequel la figure du veilleur a effectivement trouvé
sa place.
Lintelligence économique en action
Non seulement John Brunner est le premier à faire apparaître
un tel personnage (quil nomme alors synthéticien)
mais il est aussi le premier à envisager lambiguïté
possible de cette fonction. En effet, Donald Hogan est également
un agent de renseignement de lEtat potentiel, susceptible
dêtre activé en cas de besoin. Ce qui ne manquera
pas darriver lorsquun chercheur indonésien
annonce avoir découvert le moyen daméliorer
génétiquement la population de son pays. Envoyé
en Indonésie, Donald aura pour mission de retourner et
dexfiltrer le savant vers les Etats-Unis.
Un deuxième volet de ce roman nous fait suivre les activités
de Norman Niblock House, colocataire de Donald (un concept qui
a fait du chemin) et vice-président de la tentaculaire
multinationale General Technics Corporation, au moment où
celle-ci se voit confier un projet un peu atypique. En effet ,
le président moribond du Beninia, pays pauvre du continent
africain, conscient du chaos quentraînera sa mort,
demande à la GT Corporation dy investir durant les
20 années à venir afin de lui assurer un développement
durable : « Les trois premières années vont
être consacrées aux ressources alimentaires, à
lhygiène et au logement. Les dix années qui
suivront, à lacquisition des connaissances, alphabétisation
dabord puis mise en route dun programme denseignement
technique destiné à transformer en ouvriers qualifiés
80% de la population béniniane. (
) les sept dernières
années seront consacrées à la construction
des usines, à la pose du réseau de distribution
délectricité, aux travaux de génie
civil (
). Le Beninia en sortira le pays le plus avancé
du Continent, Afrique du Sud comprise. »[5] pense t-il.
En échange la GT Corporation jouira de lexploitation
exclusive du PMMA, un composé minéral riche en énergies
fossiles abondant dans ce pays. Ce projet attirera aussi, le Conseil
de la Communauté Européenne, averti par ses services
de renseignement et lon voit se profiler clairement ici
le volet offensif de lintelligence économique, illustré
par une politique dinvestissements dinfluence. Un
sujet qui depuis a trouvé sa place. Ecoutons par exemple
le Président Chirac affirmer en 2002 à Johannesburg
que « l'investissement des entreprises dans les pays en
développement doit être encouragé par des
partenariats entre secteur public et secteur privé, comme
nous sommes en train de le faire pour l'eau et pour l'énergie.[6]
»[7].
On en finirait pas de citer les passages pertinents de ce roman
de Brunner et Gérard Klein, dans la préface quil
en fait en 1995, samuse à le comparer à The
year 2000 un ouvrage de prospective américain[8] issu du
travail dun comité dexperts paru en 1967, soit
un an avant le roman de Brunner. Verdict : « il ne reste
à peu près rien de valable (dans le rapport et)
il en était déjà de même moins de dix
ans après sa parution ».[9]
Dans un autre ouvrage paru à la fin des années
60, « Jack Barron et léternité[10] »,
Norman Spinrad met en scène une ancien activiste politique
devenu présentateur dune émission de télévision
populaire, voire populiste, dans laquelle il pourfend politiques
et hommes daffaire lors dinterviews sans complaisance.
Découvrant par hasard un trafic devant assurer limmortalité
à ceux qui en ont les moyens au détriment des autres
il décide de partir en croisade contre son instigateur,
le PDG de la Fondation pour lImmortalité Humaine.
En réponse, ce dernier demande à son Directeur des
recherches personnelles de « trouver un levier à
utiliser contre Jack Barron »[11] ; ce qui l'amène
à établir un profil mentionnant ses appartenances
politiques, ses fréquentations, ses vices,
Si on ne trouve pas mention de lenquête de personnes
dans la littérature professionnelle francophone consacrée
à lintelligence économique il en va différemment
outre-atlantique où John Nolan, président de la
SCIP en 2001 et directeur du Phoenix Consulting Group[12] sen
est fait une spécialité. Il déclare en juin
2001 au National Defense Magazine : « Les concurrents veulent
un profil des décideurs et des PDG pour évaluer
et calculer leurs actions sur le marché. Nous ninterrogeons
pas les personnes profilées directement mais nous faisons
appel à un ex-profileur[13] du FBI[14] et menons une évaluation
à distance qui implique de parler avec cinquante à
cent amis ou associés du sujet. »[15]
Spinrad ninvente pas lenquête de personne mais
il pressent bien l'utilisation qu'on peut en faire dans le cadre
des affaires et linternalisation possible de cette fonction
au sein d'organisations privées.[16]
Et laprès-veille ?
Brunner et Spinrad ayant plutôt bien anticipé les
métiers actuels de la veille dans les années 60
il est légitime de se demander si les auteurs qui leur
ont succédé ont fait de même pour les 20 ans
à venir.
Dans Michaelmas [17], écrit en 1977, Algis Budrys met
en scène un journaliste dinvestigation[18] chargé
denquêter sur la réapparition suspecte dun
astronaute américain, mystérieusement disparu alors
quil venait dêtre nommé responsable d'un
programme dexploration spatiale confié depuis à
un russe.
Si le contexte géopolitique a mal vieilli on peut retenir
lutilisation faite par Michaelmas de Domino, terminal mobile
doté dune intelligence artificielle, avec lequel
il est relié en permanence et qui réalise pour lui
des synthèses dactualité, traque les données
dans les bases en ligne et linforme de relations subtiles
entre les masses de données quil parcourt.
Plus récemment, Bruce Sterling a également bien
perçu l'apport des nouvelles technologies au renseignement
d'entreprise. Dans Les mailles du réseau[19] (1988), il
met en scène un futur proche (2020) dans lequel Laura Webster,
cadre supérieur de la multinationale Rizome, est contrainte
par sa direction d'accepter dans ses locaux la réunion
de représentants d'Etats pirates[20]. Lorsque l'un d'entre
eux est assassiné elle est mandatée par Rizome pour
identifier le coupable et disculper sa compagnie dans ce qui ressemble
à un complot à léchelle planétaire.
Lors dune discussion précédant l'envoi de
Laura en mission l'un de ses chefs affirme : "Avec nos plus
récents systèmes de connexion (...) nous sommes
le Réseau. Je veux dire, pour reprendre les termes de MacLuhan,
un associé de Rizome équipé de vidéoverres
devient un fer de lance cognitif pour toute la compagnie..."[21]
Les vidéoverres, vous l'aurez compris, sont des lunettes-caméras
qui transmettent en temps réel ce que voit leur porteur
et on peut alors se demander si les capteurs dinformation
de notre cycle de veille deviendront bientôt ces «
fers de lance cognitifs »? Dailleurs peut-être
le sont-ils déjà puisque les téléphones
portables, ou les PDA, avec appareil-photo et caméra intégrés
sont devenus des produits courants. La qualité des images
quils fournissent, et qui saméliore de jour
en jour, les rend particulièrement aptes à appuyer
des missions de veille (visite de salons notamment). Ce nest
dailleurs pas pour rien que le coréen Samsung, qui
sait de quoi il parle puisquil en produit, en a interdit
lutilisation dans ses locaux depuis 2003[22].
Enfin William Gibson, père spirituel du mouvement cyberpunk[23]
et inventeur, en 1984, du terme de « cyberespace »
décrit un univers où saffrontent des multinationales
surpuissantes dont la compétition est devenue réellement
guerrière.
Dans Comte Zéro[24] (1986) son héros, Turner, est
un « mercenaire, avec pour employeur de vastes sociétés
menant une guerre discrète pour le contrôle de pans
entiers de léconomie. Il [est] spécialiste
du détournement de cadres supérieurs et de chercheurs.
» [25]. Sa mission va consister à exfilter le responsable
R&D dune multinationale pour le compte dune autre.
Vingt ans après Tous à Zanzibar voici donc un autre
récit de « fuite de cerveau ». La différence
est néanmoins notable : alors que Donald Hogan travaillait
pour le gouvernement des Etats-Unis et contre celui d'Indonésie,
Turner est au service dintérêts privés.
En utilisant des moyens traditionnellement réservés
à l'état pour servir des entreprises Gibson traduit
sa perception d'un glissement possible du pouvoir de la sphère
publique vers la sphère privée. Il imagine que dans
les années à venir les milices privées, sociétés
de sécurité et cabinets de renseignements industriels
joueront un rôle croissant dans lobtention davantages
concurrentiels, et il est difficile de lui donner tort lorsqu'on
voit le succès de sociétés telles que MPRI,
Wackenhut ou SAIC[26].
En conclusion on peut toujours relever les erreurs d'appréciation
commises par ces auteurs : mauvaise perception du développement
de l'informatique, vision géostratégique rendue
caduque par les événements de 1989, mise en scène
de technologies abandonnées depuis,
Reste que, comme cétait déjà le cas
pour Jules Verne, leur imagination leur a permis d'anticiper un
futur dont nous pouvons aujourdhui mesurer la pertinence.
LEtat américain n'a dailleurs pas hésité
à utiliser ces auteurs pour imaginer des technologies d'avenir.
Ainsi dans un article du Monde Diplomatique intitulé "Quand
"La Guerre des étoiles" devient réalité"
[27] Norman Spinrad (tiens, tiens) explique comment la NASA a,
vers la fin des années 70, monté un programme détude
regroupant prospectivistes, scientifiques et auteurs de science-fiction,
qui a débouché sur le projet reaganien de "Guerre
des étoiles".
Si l'aboutissement de ce grand brainstorming est discutable,
la méthode a semblé suffisamment intéressante
à l'Agence Spatiale Européenne pour quelle
charge en 2000 deux instituts de recherche suisses, la Maison
du Futur[28] et la Fondation OURS[29], de la gestion du programme
"Innovative Technology from Science Fiction for Space Applications"[30].
Comme le dit Gérard Klein : "La Science-Fiction et
la Prospective sont des demi-surs ayant pour père
commun le désir d'appréhender l'avenir et pour mères
deux cousines un peu éloignées, l'imagination et
la Méthode[31]". En attendant de voir les résultats
de leur collaboration dans le domaine spatial, gageons quil
y aurait beaucoup à gagner à mener des opérations
semblables dans d'autres secteurs d'activité.
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