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DES RESEAUX ET DES HOMMES - 1ère partie
 
 
 
   
 

Par Yann Gourvennec (avec le concours de Jérôme Delacroix pour la partie relative au WIKI)

Petit à petit, le fonctionnement en réseau fait son chemin. L'omniprésence de l'Internet renforce quotidiennement l'importance de ce mode de travail (à moins que ce ne soit l'inverse). Jusqu'à en devenir une mode que les managers tentent de se réapproprier. Au-delà de la fascination exercée par ce mode de fonctionnement, il nous reste à poser la question de savoir s'il s'agit, tout compte fait, d'un phénomène réellement nouveau, d'une mode ou d'une constante historique liée au fonctionnement social des humains.

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DES RESEAUX ET DES HOMMES

RESEAUX INFORMELS ET MANAGEMENT CONTEMPORAIN

" The test of a first-rate intelligence is the ability to hold two opposed ideas in the mind at the same time, and still retain the ability to function "

Francis Scott Fitzgerald, The Crack-up

 
 

I- DE LA SEDITION AU RESEAU HOMOEPATHIQUE

En 1995, sous l’égide d’Henri Egéa, un groupe de consultants, dont nous étions, se lançait avec passion dans une analyse de la modernité [2] , de la postmodernité et du monde en général comme système complexe. Ce travail, dans les traces d’Edgar Morin [3] , coïncidait également avec une révolution copernicienne de notre environnement professionnel et personnel : le développement de l’Internet et, en parallèle, l’ouverture de la communication électronique (l’e-mail) intra entreprises [4]. Les nouveaux développements liés à l’invention du navigateur et du langage html par Tim Berners Lee en 1992 avaient mis deux ans pour arriver au Royaume Uni, trois ans pour se répandre en France, et des délais aussi brefs étaient bien le signe que quelque chose de très important se déroulait sous nos yeux [5].

Pour nous, la concomitance de cette montée en puissance de l’Internet, les changements sociologiques que nous observions çà et là [6], et les évolutions des approches de marketing correspondantes nous semblaient bien liées. Dans quel ordre et pour quelles raisons, nous l’ignorions, mais les similitudes étaient frappantes. Dans notre travail de recherche d’alors, intitulé le Marketing Finalitaire [7], nous annoncions donc le parallèle décrit ci-dessus en nous inspirant d’un schéma issu du Macroscope de Joël de Rosnay (cf. figure 1).

Figure1: 3 figures d'organisation décrites par Joël de Rosnay dans le Macroscope (1976) Ed. du Seuil et reprises dans le Marketing finalitaire (1997)
Figure1: 3 figures d'organisation décrites par Joël de Rosnay dans le Macroscope (1976) Ed. du Seuil et reprises dans le Marketing finalitaire (1997)

Ce travail par analogie, pas révolutionnaire en soi, et réalisé en même temps par des sociologues et des philosophes reconnus [8] , nous valut néanmoins une séance d’explications auprès du Directeur de la communication de l’entreprise où nous exercions. Nous montrant une copie du document incriminé [9] , le Directeur de la communication menaça « vous incitez à la révolution dans l’entreprise ! ». Le document en question ne relevant aucune phrase de ce genre, nous en déduisions donc que le simple fait de révéler l’existence d’une pratique quotidienne, vécue de tous, était propre à déclencher une révolution. En quelque sorte, cela devait prouver quelque part que la conscience était plus forte que la réalité. Car, c’est un fait, nous eûmes tôt fait de le démontrer à notre Directeur de la communication : Tous nos ingénieurs, nos consultants, nos commerciaux, nos managers, nos techniciens, etc. travaillaient en réseau, en auto évaluant leurs compétences réciproques, en basant leur travail sur la confiance ainsi établie (sur le principe de : « j’appelle X car X connaît bien cette architecture » et ainsi de suite) et en choisissant eux-mêmes de travailler avec qui et comment. Et ceci de la façon la plus naturelle qui soit, sans pour autant rentrer dans un quelconque processus imposé par la hiérarchie.

C’était donc en 1995. Depuis nous avions compris qu’il valait mieux développer nos réseaux en silence, tout comme il valait mieux appliquer les approches issues de la complexité sans trop le dire, tant la conscience de l’analyse complexe semblait effrayante malgré les résultats qu’elle permettait. Nous décidâmes donc de développer ce travail sur Internet, afin d’y créer un réseau constitué de ses milliers de lecteurs [10] , et de passer sous silence nos théories tout en continuant à travailler. Ceci jusqu’au jour où nous fûmes appelés par un représentant d’une autre grande entreprise, quelques années après, pour une demande aussi révélatrice que surprenante. Cette fois ci, il ne s’agissait pas d’incriminer une quelconque incitation à l’insurrection managériale, mais bien exactement de l’inverse, c’est-à-dire de susciter la création de réseaux, à l’instigation même de ce management.

Injonction de travailler en réseau
Figure 2: 10 ans après, une demande surprenante: l'injonction de travailler en réseau

A l’opposé du problème précédent, ici il s’agissait de « décréter » le fonctionnement en réseau comme si l’on pouvait décréter l’intelligence ou le respect d’autrui. La demande, pour sympathique qu’elle fût, nous parut tellement étrange qu’elle nécessitait un appel à la réflexion. Qu’est-ce qui pouvait susciter une telle fascination ? Les fameux rapprochements sociologiques de 95 seraient-ils désormais compris et partagés, au moins intuitivement, de tous ? Ne considérait-on pas ce fonctionnement en réseau comme une sorte de panacée capable de résoudre ce que les structures hiérarchiques classiques sont incapables de maîtriser ? Voire, certains managers ne verraient-ils pas le pouvoir ainsi que leur autorité leur échapper et ce voyant, ne tenteraient-ils pas de combattre le mal par le mal, ayant définitivement échoué à vaincre ce dernier par les voies naturelles de la répression et de la discipline. Le désarroi de notre Directeur de la communication en 95 n’aurait peut-être pas été ainsi une réaction isolée, mais le révélateur du malaise du middle-management sans cesse coincé entre une nécessité d’imprimer un mouvement et la force de la liberté accrue d’une base plus puissante que ne le laissent paraître les apparences. C’est cette homéopathie du réseau que nous nous proposons d’étudier ici dans son aspect paradoxal et dialogique [11] .


Sommaire
Ière partie (De la sédition au réseau homéopathique)
IIème partie (l’organisation en réseau omniprésente)

IIIème partie (des tribus électives comme modèle)

IVème partie (du travail collaboratif)

Vème partie (entre humain & technologie)

VIème partie (l'envers de la médaille)

VIIème partie (Des réseaux et des hommes)

   

 


[1] « La marque d'une intelligence de premier plan est qu'elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner. » Francis Scott Fitzgerald, La fêlure, édition Gallimard pour l’édition française.

[2]  : Ce sujet éternel et plus que jamais d’actualité a fait l’objet de publications récentes de la part de Edgar Morin, mais aussi de Gilles Lipovetszki (la société hypermoderne, 2004).

[3] Lire « introduction à la pensée complexe d’Edgar Morin, EME Editions Sociales Françaises (ESF) (1 octobre 1990) Collection : Commun et Complexité

[4] Nous parlons bien ici du développement de l’Internet (autrement dit du WEB) et non du développement des Internets en général.

[5] Voir aussi Nick Land, …

[6] Voir la biographie du Marketing Finalitaire téléchargeable à partir de http://visionarymarketing.com/fhtmlabs.html

[7] Ibid , voir pp 15-16

[8] Voir Joël Rosnay, l’homme symbiotique, 1995, Nick Land, Paul Virilio

[9] le Marketing finalitaire, Ibid

[10] Voir les statistiques du site, accessibles directement depuis la page de garde http://visionarymarketing.com/fwelcom.html

[11] Un des trois préceptes de la pensée complexe selon Edgar Morin, avec la réflexivité et l’hologrammatique – la dialogique veut rassembler les logiques apparemment contradictoires, en insistant sur le fait que tout phénomène est toujours noir et blanc et non blanc ou noir

 

 
     

 

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