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DES RESEAUX ET DES HOMMES - 7ème et dernière partie
 
 
 
   
 

III e cinquième limite : la faible traçabilité des réseaux informels (Suite)

Plus largement, la difficulté tient dans la récompense d’un travail « occulte », non officiel. Il y a une sorte de paradoxe à travailler en réseau informel en contournant les règles et à attendre que les maîtres des règles en question reconnaissent ce mérite aux membres du réseau informel. Outre l’anxiété, ce manque de reconnaissance peut aussi susciter un fort sentiment d’injustice qui tend à devenir démotivant pour les employés concernés à moyen ou long terme.

 
   


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Orientés vers l’intérêt général ou l’intérêt d’un groupe, les réseaux formels et informels existent de tout temps. Les réseaux informels, quant à eux, ne sont pas une invention de la postmodernité. Il est sans doute dans la nature sociale des humains de s’entraider et de se compléter, dans une sorte de chaîne de solidarité, lorsque les structures en place ne permettent pas au groupe ou à un individu à l’intérieur du groupe œuvrant pour l’intérêt général, d’atteindre ses objectifs. Le réseau informel est un outil, probablement aussi vieux que l’humanité. A chacun de savoir utiliser cet outil selon son éthique personnelle. Mais cet outil est puissant, car il se joue – sans toutefois toujours se moquer – des hiérarchies qui placeraient les jeux politiques au-dessus de tout. Les réseaux informels sont les moyens de réaliser de grandes choses, de dépasser les clivages, surtout lorsque les organisations sont déficientes dans leurs processus ou leur fonctionnement. Surtout, ils agissent comme des contrepouvoirs car – basés sur la compétence de leurs membre et la cooptation – ils permettent le changement, notamment en important des événements de l’environnement extérieur, de l’écosystème. Parfois, ils peuvent agir au contraire en contrepoids d u changement, si celui-ci – mal engagé – mène au dysfonctionnement ou au blocage. Quoiqu’on veuille, les réseaux informels sont incontournables. Aussi vieux que la civilisation, ils sont le résultat de la confiance que les hommes se donnent pour réaliser des choses ensemble – bonnes ou mauvaises. Nul besoin donc d’invoquer la nouveauté pour justifier ce phénomène vieux comme le monde.

Figure 12 : Certaines organisations, notamment de très grande taille savent placer les barrières (naturelles et artificielles) qui permettent d’asseoir le pouvoir sur une forte notion de mystère. C’est ce mystère qui entretient l’autorité, car on craint plus ce qu’on (et qui on) connaît mal : ‘Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre’ [51]

Toutefois, ce qui est nouveau, c’est la rapidité avec laquelle on peut construire son réseau en se jouant des frontières et autres barrières, grâce aux outils mis à notre disposition et à l’Internet. Mais il ne s’agit que d’outils, et croire que tout le monde parle à tout le monde serait une erreur. Ce qui est frappant cependant, c’est la propension à développer des stratégies personnelles au-dessus, à côté, voire en remplacement des stratégies hiérarchiques et sociales qui donnent aux individus l’impression d’être prisonniers d’un ordre qu’ils ne contrôlent pas. A la rigidité sociale des temps révolus s’est sans doute substituée la crainte du lendemain, la navigation en futur incertain, qui pousse les individus à adopter des stratégies pour réduire le risque en ne comptant que sur eux, en formant des réseaux de résistance ou de conquête.

C’est cette individuation (et non individualisation) que l’on retrouve omniprésente dans les réseaux et que ces derniers à la fois reflètent et favorisent.

Figure 13 :Le réseau est plus fort quand il se nourrit de l’extérieur car il permet l’ouverture d’esprit et l’enrichissement. Sans compter qu’il permet aussi de faire tomber certaines barrières hiérarchiques.

Figure 13 :Le réseau est plus fort quand il se nourrit de l’extérieur car il permet l’ouverture d’esprit et l’enrichissement. Sans compter qu’il permet aussi de faire tomber certaines barrières hiérarchiques.

Encadré n°4 : 3ème exemple marquant de travail en réseau : Visionarymarketing.com, espace de collaboration d’experts du marketing

Depuis mars 1996 existe le site web http://visionarymarketing.com. Conçu au départ comme un moyen de publier un document de recherche (Le marketing finalitaire) il est au fil des ans devenu un espace de coopération entre chercheurs, praticiens voire même étudiants qui partagent une même vision du marketing d’aujourd’hui. Outre les amitiés qui ont pu se nouer au long de la construction de ce site, de réelles collaborations professionnelles ont pu déboucher grâce à son existence.

Les colonnes de visionarymarketing.com sont ouvertes gratuitement aux contributeurs volontaires qui en feraient la demande au travers du formulaire suivant : http://visionarymarketing.com/ffeedback.html

 

Ainsi, dans une remarquable boucle complexe, l’individu trouve-t-il sa liberté dans le groupe qui existe en liant les individus. Tout ceci n’est pas nouveau, mais il est sans doute devenu plus universel et plus urgent pour tous ceux qui veulent assouvir cet impérieux désir de liberté.

Il n’est nullement surprenant de ce fait de voir certaines organisations tenter d’apprivoiser ce désir de liberté pour mieux le contenir, dans un souci pervers de contrôle de l’incontrôlable, ce qui reviendrait à étouffer la créativité sous prétexte de la conquérir, un peu comme si on voulait s’approprier la sauvagerie du lion en le mettant en cage. Dans tous les cas, pour en revenir à nos deux cas extrêmes du début de cet exposé, ils traduisent à leur manière l’embarras croissant d’un middle-management éventuellement entraîné à régner mais pas à négocier son pouvoir, dans une société où l’autorité – sans cesse remise en cause –  doit se négocier, se prouver et se gagner.

Plus que jamais, le management du futur sera affaire d’humain, et non de structure, l’extrême vitalité des réseaux informels est là pour nous le rappeler au quotidien.

 
   
 

Encadré n°5 : 4ème exemple marquant de travail en réseau : Les logiciels libres ou open source

QUELQUES BELLES REUSSITES DE RÉSEAU

Tout le monde a pu le constater – les ordinateurs personnels, produits en voie de banalisation – coûtent de moins en moins cher. Pour moins de 1000€ on peut même s’équiper d’un superbe appareil plus que performant pour un usage courant. Hélas, trois fois hélas, le logiciel – sans lequel votre PC restera muet et inutile – qu’il faudra ajouter à votre nouveau PC n’est pas offert pour ce prix. Et l’addition est vite salée, en moyenne autant que le montant du matériel suscité (rien que pour Windows XP Home édition, environ 180€ (version OEM) et 600€ pour la version Office XP Standard française) juste pour l’essentiel. Une solution existe, grâce à l’initiative de réseaux de programmeurs volontaires qui oeuvrent au bien commun de la communauté des utilisateurs. Et tout cela pour 0€ , à condition de s’investir dans le téléchargement du logiciel [60 MO pour la suite bureautique OpenOffice par exemple; mieux vaut s’équiper en haut débit].

Le principe parait bizarre vu de l’extérieur. Des jeunes gens talentueux travaillent gratuitement jusqu’à rivaliser (de façon parfois remarquable) avec les logiciels commerciaux. Ce mouvement libertaire (dans le logiciel « libre », il faut surtout entendre libre au sens de liberté de parole), la Free Software foundation (FST, ou fondation pour le logiciel libre) a été créé par Richard Stallman en 1984, en réaction à la pression croissante sur les licences logicielles, afin de retrouver l’esprit des années 70 où les développeurs échangeaient librement leurs logiciels. Avec le logiciel libre, le « client », possesseur d’une licence a le droit de copier, packager, dépackager, repackager et redistribuer le logiciel.

C’est pour cela qu’il existe autant de versions (appelées justement « distributions ») de LINUX qu’il existe de groupes prêts à adopter son « noyau » (kernel en anglais). Basé sur la convergence d’intérêts, le concept du logiciel « opensource » est fondé sur un cercle vertueux propre à faire mentir les plus cyniques, qui pensent que le monde n’est mu que par l’appât du gain. Une communauté de passionnés se crée ainsi : (voir le schéma de la figure 14) qui se tiennent les coudes et contribuent, en ligne et la plupart du temps sans se connaître réellement, à l’enrichissement du logiciel pour le bénéfice d’autres enthousiastes qui utilisent ce logiciel.

Ce mode de fonctionnement défie la logique. Quiconque a déjà conçu des logiciels, sait l’énorme complexité de ce travail et les difficultés – souvent insurmontables – à faire travailler dans un même esprit, maîtrise d’ouvrage, maîtrise d’œuvre, décideurs et autres intervenants. Dans le cas du logiciel libre, pas de logique projet apparente, pas d’organisation et de contrôle, et pourtant que d’exemples remarquables dus à cette méthode de travail en réseau informel. Citons simplement ici quelques cas de réussite exemplaires : tout d’abord – assez loin du grand public – le remarquable serveur web APACHE, qui est le standard du web, entièrement gratuit. Après quelques années où Microsoft a tenté d’imposer quasi universellement son serveur web pour plateformes NT [notamment dans les années de la bulle, où il était plus important de bâtir un site rapidement que de l’inscrire dans la durée], APACHE s’est finalement imposé grâce à sa légendaire – et éprouvée – robustesse. Ainsi, alors que de prime abord on aurait pu croire que l’organisation chaotique du développement d’un logiciel libre pouvait mettre en danger sa stabilité, l’inverse s’est imposé rapidement comme une réalité du terrain. APACHE est souvent complété par les logiciels MYSQL et les langages PERL et PHP (destinés à construire des pages web dynamiques) pour former un tout robuste, efficace, rapide, stable et techniquement irréprochable. Nous avons pu ainsi tester le même service entre 2000 et 2002, développé une fois sous NT et une fois sous LINUX ‘avec APACHE, PERL et PHP) pour montrer que le service sous LINUX n’avait été redémarré qu’une seule fois pendant sa période d’exploitation, contre une fois par semaine pour le système Microsoft. Parmi d’autres bons exemples beaucoup plus proches du grand public, citons OpenOffice, une suite bureautique gratuite et téléchargeable sur http://openoffice.org. Si son esthétique est peut-être moins fouillée que celle de MS Office XP, gageons que sa stabilité et sa qualité logicielle – ainsi que sa portabilité, sa localisation et sa compatibilité – sont remarquables. De quoi équiper tous les utilisateurs qui, bien qu’exigeants n’auraient pas de quoi acheter l’équivalent chez Microsoft. A noter également que le logiciel libre n’obéissant pas à une logique de profit et de rentabilisation, cela permet de développer des interfaces internationales dans des langues qui ne trouveraient pas preneurs chez des éditeurs classiques.

Ceci est un indéniable avantage pour le développement de l’utilisation des logiciels dans les pays défavorisés. Le logiciel libre montre ici son côté solidaire qui n’est pas le moins intéressant. Il existe un exemple ultime et remarquable de la coopération des acteurs, le WIKI sur lequel Jérôme Delacroix prépare un ouvrage . (voir également l’encadré 6 présentant WIKIPEDIA).

 

Encadré n°6 : 5ème exemple marquant de travail en réseau : L’encyclopédie libre Wikipedia (http://www.wikipedia.com)

Extrait de l’ouvrage de Jérôme Delacroix Les Wikis, à paraître fin 2004 chez M2 éditions <[50]

« Un «WikiWikiWeb», ou plus simplement «wiki », est un site Web dynamique dont tout visiteur peut modifier les pages à volonté. Il s'agit d'un modèle coopératif et communautaire de rédaction de documents et de travail en équipe. Sur un wiki, n'importe quel visiteur a le droit de modifier la page qu'il est en train de lire ou d’en créer une nouvelle, sans contrôle ni modération : ses modifications sont instantanément prises en compte et visibles par les autres utilisateurs. Dans la pratique, un premier auteur apporte une information ou rédige un article, un deuxième le complète, un troisième corrige une erreur... Les wikis sont donc de formidables outils de partage du savoir et de coopération, que ce soit à l’échelle d’une organisation (entreprise, université), d’une communauté virtuelle ou du Web tout entier. Le paradoxe est que ce système ouvert et finalement très simple s’avère beaucoup plus rapide et efficace que certaines suites collaboratives complexes. Son postulat est qu’il est plus économique de laisser le système ouvert et de réduire au maximum l’impact des dégradations éventuelles que d’installer une sécurité en amont qui ne ferait que dissuader les contributions positives.

 En effet, rien n’est jamais « grave » sur un wiki, car les versions successives des documents sont conservées en mémoire sur le serveur, et il est donc toujours possible de revenir en arrière. Le système repose sur la confiance qui est accordée a priori à ses utilisateurs et sur le travail de veille constant de la communauté qui peut remédier aux erreurs ou actes de malveillance aussi facilement qu’ils sont apparus. L’exemple emblématique des wikis est Wikipedia , une encyclopédie libre, gratuite, collaborative et évolutive. Comme tous les wikis, elle est une œuvre éminemment collective. Chaque lecteur peut  d’un simple clic se transformer en auteur. Le wiki efface donc la frontière entre l’utilisateur et le producteur d’informations. Le contenu de l’encyclopédie est naturellement en évolution permanente : débutant avec 1000 pages en février 2001, Wikipedia a connu une croissance exponentielle, pour dépasser 500 000 pages à l’heure où sont écrites ces lignes ! Le projet, qui entre temps est devenu le plus gros wiki du monde, s’est également internationalisé, et se décline aujourd’hui dans plus de 40 langues. »

Pour vous informer sur la date de parution de cet ouvrage, connectez vous sur le site du travail collaboratif à l’adresse : http://cooperatique.com

 

Sommaire
Ière partie (De la sédition au réseau homéopathique)
IIème partie (l’organisation en réseau omniprésente)

IIIème partie (des tribus électives comme modèle)

IVème partie (du travail collaboratif)

Vème partie (entre humain & technologie)

VIème partie (l'envers de la médaille)

VIIème partie (Des réseaux et des hommes)


[50] M2 éditions, les livres pour éclairer les Métamorphoses des années 2000 http://www.2010virtual.com/m2editions

[51] Georg Friedrich Hegel La raison dans l’histoire. Voir la traduction anglaise en ligne : The philosophy of history by G. W. F. Hegel Translated by J. Sibree “"No man is a hero to his valet-de-chambre," is a well-known proverb; I have added - and Goethe repeated it ten years later - "but not because the former is no hero, but because the latter is a valet." He takes off the hero's boots, assists him to bed, knows that he prefers champagne, &c. Historical personages waited upon in historical literature by such psychological valets, come poorly off; they are brought down by these their attendants to a level with - or rather a few degrees below the level of - the morality of such exquisite discerners of spirits.”

 

 

 

 

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