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La traversée du gouffre :
Une vision des cycles de vie en NTIC
Le premier de ces outils méthodologiques, est
l'œuvre d'un élève de Regis McKenna, Geoffrey Moore, qui nous
a offert dès le début des années 90 au travers de son ouvrage
‘Crossing the Chasm’ un code de lecture particulier de la théorie
des cycles de vie des produits (et services). La théorie classique
dénombrait un certain nombre de courbes selon le type de produit.
Par exemple, une courbe classique de cycle de vie était souvent
quelque chose qui ressemblait au schéma §1 :
Figure 17
:
Schéma §1 : Forme classique de la courbe de cycle de vie
[55]
Comme le décrivent Pierre-Louis Dubois et Alain
Jolibert, des variantes nombreuses existent qui sont
venues contredire la forme « idéale » de la courbe §1.
Citons simplement 2 exemples identifiés par DR Rink et JE Swan
(1967) illustrés par
les courbes §2 et §3.
Figure 18
:
Schéma §2 : Cycle-Recycle (produits soumis aux fluctuations
de la mode)
Citons dans ce cas §2, les ventes de vélos, soumises aux fluctuations
des modes (le vélo ½ course a remplacé le vélo traditionnel dans
les années 70 puis essoufflement ;puis le VTT a remplacé
ses prédécesseurs dans les années 80 puis essoufflement ;puis
le vélo hybride est arrivé etc.). Ce type de courbe est typique
des marchés en renouvellement qui retrouvent une activité cyclique
après saturation du fait de l’introduction d’une innovation (le
marché du disque est également soumis à ce genre de cycles car
il est sans cesse condamné à changer ses supports pour se relancer
dès qu’il s’essouffle). A noter que les cycles successifs peuvent
être plus ou moins équivalents au premier cycle (Rink & Swan
faisant apparaître des variantes de ce modèle comme le ½ recycle
par exemple).
Figure 19
:
Schéma §3 : Maturité innovante [59]
Le marché des ordinateurs personnels nous paraît
correspondre assez bien à la courbe §3. Marché en voie de banalisation
pour le grand-public (voir le schéma issu de la présentation de
Thierry Breton à l’Idate en novembre 2003 ci-dessous), il est
en constant rebondissement du fait de la pression technologique
qui rend les matériels obsolètes en environ 2 ans. Ainsi, on ne
remplace pas son PC parce qu’il ne fonctionne plus (à la manière
d’un réfrigérateur par exemple), mais plutôt car on n’arrive plus
à lire les nouvelles versions de logiciels (qui changent également
tous les 2 ans environ) ou car de nouvelles fonctionnalités sont
apparues (connexions multimédias, gravage de DVD-ROM, nouveaux
écrans plats,…). Quand bien même le taux d ‘équipement des
PC serait proche de celui des réfrigérateurs (proche de 99%, on
verra dans la Figure
20 ci-dessous que dès 1975, celui-ci était proche des
90%).
Figure
20 :
Evolution des taux d'équipement des ménages français
[60]
Figure 21
:
La segmentation de Moore revue par Donald Norman
[61]
Et c’est ainsi que l’apport fondamental de
Geoffrey Moore a été de montrer que ce type d’analyses classiques
n’était pas adapté aux marchés des NTIC, fortement innovants ;ou
plus exactement qu’il manquait quelque chose pour comprendre les
rythmes d’adoption des nouvelles technologie. Car, on l’aura compris,
c’est la phase de démarrage qui semble la plus délicate. Bon nombre
de ces innovations ne parviennent jamais à décoller hors de la
phase de R&D. Ce qu’a démontré Geoffrey Moore c’est que cette
courbe « idéale » du cycle de vie des produits, dans
le cadre des NTIC, était coupée par un « gouffre » et que
toute la difficulté pour le marketeur des NTIC consistait à franchir
ce « gouffre ». En outre, Geoffrey Moore apportait-il
également une segmentation des phases du cycle de vie en fonction
des utilisateurs et non plus en fonction des produits eux-mêmes.
Ces segmentations sont si connues aujourd’hui que des termes comme
« adopteur précoce » sont passés dans le langage courant.
Comme nous le rappelons dans le schéma suivant issu d’une révision
par Norman de la classification
de Moore, en amont d'un marché de masse, on trouve les techno-enthousiastes
(prêts à acheter n'importe quelle technologie sur la base du prestige
qu'elle procure). Le prix pour eux n'est pas un critère voire
au contraire, il fonctionne comme un critère inversé (plus le
prix d’un produit est élevé, plus le produit est réservé à une
élite et plus le prestige qui lui est associé est important). Pour choisir
un exemple concret, il s'agit par exemple des personnes fanatiques
d’innovations qui ont investi dans un des premiers écrans TV à
plasma en 2000-2001 lorsqu'ils coûtaient plus de 30,000 €. Viennent
ensuite les adopteurs précoces. En avance sur le marché, ils pressentent
les technologies qui vont se développer avant tout le monde, mais
ils sont plus réalistes que les techno-enthousiastes. Ils savent
attendre, pour adopter une technologie, qu'elle soit au point
et que son prix soit, tout en étant encore cher, plus abordable.
La troisième catégorie est constituée des utilisateurs pragmatiques
(précoces ou suiveurs) qui ne s'engagent sur une voie que lorsqu’elle
est certaine. Ils investissent dans les technologies qui apportent
de réelles solutions à leurs problèmes et délaissent les autres.
Ils sont peu sensibles à la gadgetisation. Enfin, la dernière
catégorie est constituée des sceptiques ou « traînards »
qui adopte les innovations en fin de cycle, lorsque la pression
sociale (‘peer-pressure’ en anglais) est devenue trop grande de
ne pas posséder l'objet en question.
À noter que chacun peut – selon les instants
et les circonstances – se trouver dans des catégories différentes
en fonction des produits concernés. Ainsi vous pouvez être adopteur
précoce en matière de home cinéma, et traînard pour les ordinateurs
ou vice versa et ainsi de suite.
La contribution la plus importante de G Moore
et d'avoir démontré que le gouffre existait entre les technophiles
(catégorie 1 et 2) et les pragmatiques (catégorie 3 et 4) et que
la véritable difficulté consistait à faire décoller un marché
de masse pour passer de 2 à 3. La barre est élevée, mais la vraie
question reste encore de savoir comment faire pour la franchir.
G Moore fournit dans son ouvrage une méthode guerrière qui se
compare à l’assaut des falaises normandes lors du 6 juin 44 (D-day
analogy).
Thierry Breton, lors d'une conférence à l’Idate en novembre 2003 où il expliquait l'importance
de l'image dans la nouvelle stratégie de France Télécom, nous
a fourni un schéma utile dans la compréhension de la pénétration
comparée des différents produits technologiques dans les foyers
français. Ce schéma nous donne également une indication sur la
barre (10 % de taux d’équipement) à partir de laquelle un marché
peut être considéré comme le marché de masse. On pourra donc aisément,
à l’aide de ce schéma, évaluer si tel ou tel produit a passé le
« gouffre » en étant adopté du plus grand nombre.
Figure 22
:
Source : Thierry Breton, France Télécom – Idate 19-20-21
novembre 2003
[67]
Si les choses peuvent paraître
complexes dans le grand public, que dire alors du cycle de vie
des produits technologiques industriels ? Nous donnons un exemple
ci-dessous (issue d'un travail du Gartner Group) qui montre la complexité du cycle d'adoption
des technologies de stockage en informatique (à destination des
directeurs informatiques et des gestionnaires de Data Centers).
Dans un cas aussi extrême, le travail du marketeur devient d'une
complexité inouïe. D'une part son rôle est
de s'extraire de cette très importante complexité technique afin
d'en revenir aux usages et aux besoins du marché, et d'autre part
il ne peut entièrement faire abstraction de cette connaissance
technique, au risque d'être justement incapable de décrire les
besoins du marché avec assez de précision. Sur des domaines aussi
complexes, seules peuvent se déclarer compétentes des équipes
pluri-disciplinaires, potentiellement réparties sur plusieurs
services voire différentes entreprises dont chacune est spécialiste
d’un ou plusieurs domaines (stockage, réseau, matériel, logiciel,
service, intégration,…).
![Figure 23 : Source : Nick Allen, Gartner Group [69]](http://visionarymarketing.com/_repository/mkgdesntic/image050.jpg)
Figure 23 : Source : Nick Allen, Gartner
Group [69]
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